»La nuit, quand je me réveille, le diable vient bientôt, dispute avec moi et me donne d'étranges pensées, jusqu'à ce que je m'anime et que je lui dise: Baise mon c..! Dieu n'est pas irrité comme tu le dis[r150].
»Aujourd'hui, comme je m'éveillai, le diable vint, voulut disputer, et il me disait: «Tu es un pécheur[r151].»—Je répliquai: Dis-moi quelque chose de nouveau, démon; je savais déjà cela... J'ai assez de péchés réels, sans ceux que tu inventes...—Il insistait encore: «Qu'as-tu fait des cloîtres dans ce monde?»—A quoi je répondis: Que t'importe? Tu vois bien que ton culte sacrilége subsiste toujours.»
Un jour que l'on parlait à souper du sorcier Faust, Luther dit sérieusement[r152]: «Le diable n'emploie pas contre moi le secours des enchanteurs. S'il pouvait me nuire par là, il l'aurait fait depuis long-temps. Il m'a déjà souvent tenu par la tête; mais il a pourtant fallu qu'il me laissât aller. J'ai bien éprouvé quel compagnon c'est que le diable; il m'a souvent serré de si près que je ne savais si j'étais mort ou vivant. Quelquefois il m'a jeté dans le désespoir au point que j'ignorais même s'il y avait un Dieu, et que je doutais complètement de notre cher Seigneur. Mais avec la parole de Dieu, etc.
»Le diable me fait regarder la loi, le péché et la mort. Il me présente cette trinité, et s'en sert pour me tourmenter[r153].
»Le diable nous a juré la mort, mais il mordra dans une noix creuse[r154].
»La tentation de la chair est petite chose; la moindre femme dans la maison peut guérir cette maladie[r155]. Eustochia aurait guéri saint Jérôme. Mais Dieu nous garde des grandes tentations qui touchent l'éternité! Alors on ne sait point si Dieu est le diable, ou si le diable est Dieu. Ces tentations ne sont point passagères.
»Si je tombe en pensées qui ne touchent que le monde ou la maison, je prends un psaume ou quelques mots de Saint-Paul, et je dors par-dessus; mais celles qui viennent du diable me coûtent davantage; je ne puis m'en tirer qu'avec quelque bonne farce[r156].
»Le grain d'orge a beaucoup à souffrir des hommes[5]. D'abord on le jette dans la terre pour qu'il y pourrisse; ensuite, quand il est mûr, on le coupe, on le bat en grange et on le sèche, on le fait cuire pour en tirer de la bière, et le faire avaler aux ivrognes[r157]. Le lin est aussi martyr à sa manière. Quand il est mûr, on l'arrache, on le rouit, on le sèche, on le bat, on le teille, on le sérance, on le file, on le tisse, on en fabrique de la toile pour en faire des chemises, des souquenilles, etc. Quand celles-ci sont déchirées, l'on en fait des torchons, ou l'on y met des emplâtres pour être appliquées sur les plaies, les abcès; l'on en fait des mèches, ou bien on les vend au papetier qui les broie, les dissout, et en fait du papier. Ce papier sert à écrire, à imprimer, à faire des jeux de cartes; enfin il est déchiré et employé aux plus vils usages. Ces plantes, ainsi que d'autres créatures qui nous sont très utiles, ont beaucoup à souffrir; les chrétiens bons et pieux ont de même beaucoup à endurer des méchans et des impies.»
«Quand le diable vient me trouver la nuit, je lui tiens ce discours[r158]: Diable, je dois dormir maintenant; car c'est le commandement et l'ordre de Dieu que nous travaillions le jour, et que nous dormions la nuit. S'il m'accuse d'être un pécheur, je lui dis pour lui faire dépit: Sancte Satane, ora pro me! ou bien: Medice, cura te ipsum.»
«Si vous prêchez celui qui est tenté, il vous faut tuer Moïse et le lapider. Si au contraire il revient à lui et oublie la tentation, qu'on lui prêche la loi. Alioqui afflicto non est addenda afflictio.