»L'électeur Jean-Frédéric est naturellement colère, mais il sait à merveille dompter son courroux.—Il aime à bâtir et à boire; il est vrai qu'un si grand corps doit tenir plus qu'un petit.—Il donne par an mille florins pour l'université; pour le pasteur, deux cents, avec soixante boisseaux de froment; de plus soixante florins à cause des leçons publiques.» Il envoya une fois cinq cents florins à Luther sur les fonds d'une abbaye pour marier quelque pauvre religieuse.

»Quoique le docteur Jonas l'y engageât, Luther refusa de demander à l'Électeur une nouvelle visitation des églises[r205]. «Il a soixante-dix conseillers qui crient à le rendre sourd. Ils lui disent: Quel bon conseil peut donner le scribe? contentons-nous de prier Dieu qu'il dirige le cœur du prince.»

Du landgrave Philippe de Hesse.—«Le Landgrave est un pieux, intelligent et joyeux seigneur; il maintient une bonne paix dans sa terre, qui n'est que pierres et forêts; de sorte que les gens y peuvent voyager et commercer sans crainte... Le Landgrave est un guerrier, un Arminius, petit de sa personne, mais, etc. Il consulte et suit aisément les bons conseils; la résolution une fois prise, il exécute promptement.—L'Empereur lui a offert, pour lui faire quitter l'Évangile, la possession paisible du comté de Katzenellenbogen, et le duc George l'aurait fait à ce prix son héritier... Il a une tête hessoise; il ne peut se reposer, il faut qu'il ait quelque chose à faire... C'était une grande audace de vouloir, en 1528, envahir les possessions des évêques; et ç'a été un acte plus grand d'avoir rétabli le duc de Wurtemberg et chassé le roi Ferdinand de ce pays. Moi et Mélanchton, nous fûmes appelés à cette occasion à Weimar, et nous employâmes toute notre rhétorique à empêcher sa Grâce de rompre la paix de l'Empire... Il en devint tout rouge et s'emporta. Cependant c'est une âme tout-à-fait loyale.

»Dans le colloque de Marbourg, en 1529, sa Grâce vint avec un petit habit, de sorte que personne ne l'aurait reconnu pour le Landgrave; et cependant, il était occupé de grandes pensées. Il consulta Mélanchton, et lui dit: «Cher maître Philippe, dois-je souffrir que l'évêque de Mayence me chasse par violence mes prédicateurs évangéliques?» Philippe répondit: «Si la juridiction du lieu appartient à l'évêque de Mayence, votre Grâce ne peut l'empêcher.» Permis à vous de conseiller, répondit le Landgrave, mais je n'agirai pas moins.»

»A la diète d'Augsbourg, en 1530, le landgrave dit publiquement aux évêques: «Faites la paix, nous vous le demandons. Si vous ne la faites point et qu'il me faille descendre de mes montagnes, j'en saisirai au moins un ou deux.»

»Dieu a jeté le Landgrave au milieu de l'Empire. Il a autour de lui quatre électeurs et le duc de Brunswick; et il les fait tous trembler. C'est que le commun peuple lui est attaché. Avant de rétablir le duc de Wurtemberg, il était allé en France, et le roi de France lui avait prêté beaucoup d'argent pour la guerre.

»Si le Landgrave s'enflamme une fois...! C'est ce qui nous est arrivé, à moi et à maître Philippe, lorsque nous le détournions humblement et faiblement de la guerre; «Qu'arrivera-t-il si je souffre vos conseils et si je n'agis point?»—C'est un miracle de Dieu. Le Landgrave est un prince peu puissant, cependant on le redoute; c'est un héros. Il a renvoyé les évêques au chœur... Les Saxons et ceux de la Hesse, lorsqu'ils sont en selle, sont de vrais cavaliers. Les cavaliers des hautes terres (du midi de l'Allemagne) ne sont que des danseurs. Dieu nous conserve le Landgrave..... Dieu nous préserve de la guerre! les gens de guerre sont des diables incarnés. Je ne parle pas seulement des Espagnols, mais aussi des Allemands.

»Après la diète de Francfort, en 1539, environ neuf mille soldats d'élite furent rassemblés autour de Brême et de Lunebourg pour être employés contre les états protestans[r206]. Mais l'électeur de Saxe et le landgrave de Hesse leur firent parler par le chevalier Bernard de Mila, leur donnèrent de l'argent comptant et les attirèrent à eux. Ensuite mourut subitement le duc George, etc.»

«Le landgrave de Hesse et de Thuringe, Louis-le-Fameux, était un seigneur dur et colérique. Il était tenu prisonnier par l'évêque de Hall, il sauta par une fenêtre du haut du château et du rocher dans la Sals, nagea, s'aida d'un tronc d'arbre et échappa. Il sévissait toujours cruellement contre ses sujets. Sa femme s'avisa de lui servir de la viande un vendredi saint, et comme il n'en voulait pas manger; elle lui dit: «Cher seigneur, vous craignez ce péché, lorsque vous en faites tous les jours de plus grands et de plus horribles.» Mais elle fut obligée de s'enfuir et de quitter ses enfans. Au moment de son départ, à minuit, elle baisa son enfant qui était encore au berceau, le bénit, et, dans un transport d'amour maternel, elle le mordit à la joue[8]. Accompagnée d'une jeune fille, elle descendit par une corde du château de Wartbourg, tout le long du précipice. Son maître-d'hôtel l'attendait avec un chariot, et la conduisit secrètement à Francfort-sur-le-Mein.—Quand ce landgrave mourut, on l'affubla d'un habit de moine, ce qui faisait beaucoup rire tous ses chevaliers.

«En Italie, les hôpitaux sont bien pourvus, bien bâtis[r207]. On y donne une bonne nourriture; il y a des serviteurs attentifs et de savans médecins. Les lits et les habits sont très propres; l'intérieur des bâtimens orné de belles peintures. Aussitôt qu'un malade y est amené, on lui ôte ses habits en présence d'un notaire qui en dresse une note et une description exacte pour qu'ils lui soient bien gardés. On le revêt d'un sarreau blanc, on le met dans un lit bien fait et dans des draps blancs; on ne tarde pas à lui amener deux médecins, et les serviteurs viennent lui apporter à manger et à boire dans des verres bien propres, qu'ils touchent du bout du doigt. Il vient aussi des dames et matrones honorables qui se voilent pendant quelques jours pour servir les pauvres, de sorte qu'on ne sait point qui elles sont, et elles retournent ensuite chez elles.—J'ai vu aussi à Florence que les hôpitaux étaient servis avec tous ces soins; de même les maisons des enfans-trouvés, où les petits enfans sont nourris au mieux, élevés, enseignés et instruits. Ils les ornent tous d'un costume uniforme, et en prennent le plus grand soin.