L'évêque, devenu tout à coup compatissant, mielleux, lui fit faire cette question: «Jehanne, comment vous êtes-vous portée depuis samedi?—Vous le voyez, dit la pauvre prisonnière chargée de fers, le mieux que j'ai pu.»

«Jehanne, jeûnez-vous tous les jours de ce carême.—Cela est-il du procès?—Oui, vraiment.—Eh! bien, oui, j'ai toujours jeûné.»

On la pressa alors sur les visions, sur un signe qui aurait apparu au dauphin, sur sainte Catherine et saint Michel. Entre autres questions hostiles et inconvenantes, on lui demanda si, lorsqu'il lui apparaissait, saint Michel était nu?... À cette vilaine question, elle répliqua, sans comprendre, avec une pureté céleste: «Pensez-vous donc que Notre-Seigneur n'ait pas de quoi le vêtir[427]

Le 3 mars, autres questions bizarres, pour lui faire avouer quelque diablerie, quelque mauvaise accointance avec le Diable. «Ce saint Michel, ces saintes, ont-ils un corps, des membres? Ces figures sont-elles bien des anges?—Oui, je le crois aussi ferme que je crois en Dieu. Cette réponse fut soigneusement notée.

Ils passent de là à l'habit d'homme, à l'étendard: «Les gens d'armes ne se faisaient-ils pas des étendards à la ressemblance du vôtre? ne les renouvelaient-ils pas?—Oui, quand la lance en était rompue.—N'avez-vous pas dit que ces étendards leur porteraient bonheur?—Non, je disais seulement: Entrez hardiment parmi les Anglais, et j'y entrais moi-même.»

«Mais pourquoi cet étendard fut-il porté en l'église de Reims, au sacre, plutôt que ceux des autres capitaines?...—Il avait été à la peine, c'était bien raison qu'il fût à l'honneur[428]

«Quelle était la pensée des gens qui vous baisaient les pieds, les mains et les vêtements?—Les pauvres gens venaient volontiers à moi, parce que je ne leur faisais point de déplaisir; je les soutenais et défendais, selon mon pouvoir[429]

Il n'y avait pas de cœur d'homme qui ne fût touché de telles réponses. Cauchon crut prudent de procéder désormais avec quelques hommes sûrs et à petit bruit. Depuis le commencement du procès, on trouve que le nombre des assesseurs varie à chaque séance[430]; quelques-uns s'en vont, d'autres viennent. Le lieu des interrogatoires varie de même; l'accusée, interrogée d'abord dans la salle du château de Rouen, l'est maintenant dans la prison. Cauchon, «pour ne pas fatiguer les autres,» y menait seulement deux assesseurs et deux témoins (du 10 au 17 mars). Ce qui peut-être l'enhardit à procéder ainsi à huis clos, c'est que désormais il était sûr de l'appui de l'inquisition; le vicaire avait enfin reçu de l'inquisiteur général de France l'autorisation de juger avec l'évêque (12 mars).

Dans ces nouveaux interrogatoires, on insiste seulement sur quelques points indiqués d'avance par Cauchon.

Les voix lui ont-elles commandé cette sortie de Compiègne où elle fut prise?—Elle ne répond pas directement: «Les saintes m'avaient bien dit que je serais prise avant la Saint-Jean, qu'il fallait qu'il fût ainsi fait, que je ne devais pas m'étonner, mais prendre tout en gré, et que Dieu m'aiderait...» «Puisqu'il a plu ainsi à Dieu, c'est pour le mieux que j'ai été prise.»