Le servage est un état absurde et contradictoire. Voilà un chrétien, une âme rachetée de tout le sang d'un Dieu, une âme égale à toute âme, qui ne traîne pas moins ici-bas dans un esclavage réel dont le nom seul est changé; que dis-je? dans un état profondément antichrétien, tout à la fois responsable et irresponsable, qui le soumet, l'associe aux péchés du maître, et qui le mène tout droit à partager sa damnation.
Est-il libre? ne l'est-il pas? Il l'est, il a une famille garantie par le sacrement. Et il ne l'est pas; sa femme, en pratique, n'est pas plus sienne que la femme de l'esclave antique. Ses enfants sont-ils ses enfants? Oui et non. Il est tel village où la race entière reproduit encore aujourd'hui les traits des anciens seigneurs (je parle des Mirabeau).
Le serf, ni libre ni non libre, est un être bâtard, équivoque, né pour la dérision.
C'est là la plaie du Moyen âge. C'est que tous s'y moquent de tous. Tout est louche et rien n'est net; tout y peut sembler ridicule. Les formes bâtardes abondent, et du plus haut au plus bas. La création tardive qui ferme le Moyen âge, le bourgeois, mi-parti de l'homme inférieur des villes et jouant le petit noble, avec des mains de paysan, des épaules de forgeron, est devant l'homme de cour ce qu'est l'oie devant le cygne.
Riez donc, bons vieux temps joyeux; riez, facétieux noëls; riez, plaisants fabliaux; amusez-vous de votre honte.
La gaieté d'Aristophane n'est point basse; elle élève encore. Lorsque, par-devant le peuple souverain, le peuple juge, qui tous les jours juge à mort, l'intrépide satirique met en scène le Bonhomme Peuple, dont ses favoris se moquent, cela est hardi et grand. La farce du Moyen âge attriste plutôt; je ne lui vois que trois gaietés, la potence, la bastonnade et le cocu; mais celui-ci, cocu par force, est trop malheureux pour faire rire.
J'oubliais l'objet principal des risées de ces temps, c'est le peu qui y reste d'indépendance et de liberté. Les francs alleux sont chez nous l'éternelle plaisanterie. Les fiefs du soleil, réclamant une indépendance ancienne comme le soleil et nette comme la lumière, sont l'amusement de l'Allemagne. Cette touchante réclamation de la liberté antique est la dérision des esclaves. Plaisante seigneurie qui n'a ni vassal ni suzerain, rien au-dessous, rien au-dessus! C'est une anomalie, un monstre. On ne sait quel nom donner à cette chose ridicule; on l'appelle une royauté. Qui n'a ri du roi d'Yvetot? Cette étrangère, la Liberté, inconnue dans un monde serf, elle est stupidement moquée, honnie, conspuée; on lui met un diadème de papier avec un sceptre de roseau.
De même que d'abord l'homme libre, cruellement persécuté, a été forcé de s'abdiquer, de se donner, lui et sa terre, au seigneur, prêtre ou baron; la libre ville, la commune, ne naît au XIe siècle que pour se donner au XIIIe, se mettre aux mains du seigneur roi.
À leur naissance, âge de force, de grandeur et d'activité, les communes du midi de la France ont commencé le mouvement du monde; celles d'Italie, d'Allemagne, des Pays-Bas, ont suivi, créant d'un seul coup tous les arts, toutes les formes de civilisation qu'aura l'Europe jusqu'au XVIe siècle.
Mais la ruine épouvantable de notre Midi, qui s'est affaissé dans les flammes, sous la torche des papes et des rois, instruit assez nos communes du Nord. À l'oppression locale d'un seigneur du voisinage, on croyait pouvoir résister. Le seigneur universel, lointain, mystérieux, le roi, qui paraît au XIIIe siècle, armé de la double puissance de l'État et de l'Église, est-il quelqu'un d'assez fou pour vouloir lutter contre lui? Le cœur n'avait pas baissé dans les luttes féodales. Mais ici il baisse; on s'effraye; on commence à se regarder dans chaque ville avec défiance. Il y a les hommes de la ville, mais il y a les hommes du roi. À la première discussion, croyez bien que ces derniers, contre les magistrats du lieu «qui oppriment le pauvre peuple,» vont appeler ce maître lointain, et personne n'y contredira. Les villes italiennes invoquent le podestat étranger, le capitaine étranger; les villes françaises appellent ce podestat supérieur, le prévôt ou juge du roi. Dans ses mains, agenouillés, ils résignent la commune, l'élection, le gouvernement de soi par soi, tous leurs droits de régler leur propre sort. L'épée de justice passe aux mains d'un homme étranger à la coutume et qui n'en sait pas la justice. La vieille voix de la cité, le beffroi descend de sa tour. La ville rentre dans le silence, et si la cloche y sonne encore, c'est la cloche monastique qui sonne au profit des seigneurs, du seigneur roi, du seigneur prêtre. Que dit-elle? Humiliez-vous, obéissez, dormez, enfants. Sous sa monotonie pesante, l'âme, assourdie d'un même son, s'hébête d'ennui et bâille; elle a la nausée d'elle-même.