Ceux qui priment dans cette commune devenue une ville muette, obscur petit trou de province, ce sont sans nul doute les hommes du roi, les gens de la justice royale et des finances royales, monsieur le lieutenant du bailli, du sénéchal, etc. Voilà les coqs de ce fumier, ceux qui marchent la tête haute et qui tiennent le haut du pavé, dans les boueuses petites rues. Tout se fera à leur exemple. Quel est l'esprit, quels sont les mœurs de cette bourgeoisie? Timides, honnêtes, répondent nos modernes historiens. Effrontées et débridées, répondent les vieilles histoires et les monuments juridiques. Consultez un de ceux-ci, cent fois plus riche et plus fécond que toutes nos gazettes des tribunaux: je parle des trois cents registres du Trésor des chartes, spécialement les lettres de grâce. Vous trouverez là les mœurs que les fabliaux indiquaient, et les Villon, et les Basselin, et les Régnier, et jusque sous Louis XIV, les curieux mémoires de Fléchier. Ces naïves archives de la bourgeoisie nous la montrent sans chemise, sans pudeur et par le dos. On y voit toute la bassesse d'une société fondée sur l'imitation fidèle de Patelin, de Grippeminaud, du procureur, du magistrat, qui le soir mange avec les filles les épices du matin et les profits de la potence. Madame, pendant ce temps, la présidente ou conseillère, l'élue, qui ne peut souffrir que les gens d'épée, ouvre la porte de derrière à son galant en plumet qu'elle paye et qui le matin conte sa nuit à tous les passants[5].
Quel dédommagement à cet abaissement des mœurs et du caractère? une justice impartiale peut-être, parce qu'elle émane du centre? Mais ce juge, cet homme du roi, enveloppé, dominé par la coterie locale, en prononce au tribunal les sentences intéressées. Et que voulez-vous qu'il refuse, ce magistrat galantin, aux déesses des belles ruelles, pour qui, ce matin, entre deux arrêts de mort, il rimait des madrigaux? Toute justice locale, par les femmes ou par l'argent, par le coffre ou par l'alcôve, frappera, de haut et plus pesante, au nom de la royauté.
La triste lumière se fait aux XIVe et XVe siècles. La centralisation, qui sans doute doit être un jour la force et le salut de la France, fait provisoirement sa ruine.
Elle est centralisée pour rendre le désordre général, centralisée pour tourner d'ensemble au vertige d'un fou, pour universaliser le désastre et la banqueroute, pour être prisonnière avec Jean, idiote avec Charles VI.
Et la royauté, même habile et hardie, Louis XI, n'y pourra remédier, pas plus que n'a fait Marcel. À la première tentative de réforme, tout l'abandonne; comme le tribun fut seul, seul reste le roi (en 1464). Pourquoi? Pour la même cause. À l'un comme à l'autre, les hommes manquèrent. On avait misérablement aplati les caractères, brisé le ressort moral, anéanti l'énergie. Quand le roi voulut être un roi, il se trouva le roi du vide.
En sorte que cette longue abdication au profit de la royauté n'aboutissait qu'à la rendre impuissante elle-même.
Par quels circuits infiniment longs, tortueux, obscurs, devait-on, de ce désert d'hommes, revenir à la vie nouvelle qui recommencerait un monde? Personne ne pouvait le prévoir. Et, en attendant, les meilleurs, les plus fiers, se décourageaient. Du règne de la platitude, de jeunes et vigoureux esprits se rejetaient sur l'impossible, sur la noble, l'héroïque, l'irréalisable antiquité. Le célèbre ami de Montaigne, la Boétie, magistrat, homme du roi, écrit le Contr'un. Violent, douloureux petit livre, qui, d'ensemble, efface tout le Moyen âge, le dédaigne plutôt, l'oublie, disant en substance le mot de Saint-Just: «Le monde est vide depuis les Romains.»
§ VI
De la création du peuple des sots[6].
L'antiquité, dans l'esclave et le maître, eut le stupide et l'insensé. Le Moyen âge monastique eut un monde d'idiots. Mais le sot est une création essentiellement moderne, née des écoles du vide et de la suffisance scolastique; il a fleuri, multiplié, dans les classes si nombreuses où la vanité prétentieuse se gonfle de mots, se nourrit de vent.
L'académie, le barreau, la littérature, le gouvernement parlementaire, ont donné à ce grand peuple de notables accroissements. Mais, si l'on veut en marquer le vénérable berceau, l'histoire, aussi bien que la logique, ne peuvent en donner l'honneur qu'à un âge essentiellement verbal, à l'âge qui adora les mots, qui imposa à l'esprit le culte des entités creuses, des abstractions réalisées, qui partit de ce principe que toute idée (la plus fantasque, la plus arbitraire) a nécessairement un objet correspondant dans la nature, imposant au Créateur cette étrange condition de créer des réalités pour donner corps et fondement à toutes les idées des fous.