«Tout mot répond à une idée, et toute idée est un être. Donc la grammaire est la logique, et la logique est la science. Pourquoi étudier la nature, pourquoi observer, s'informer? Il faut regarder le monde dans sa pensée creuse; on verra le vrai, le réel, au miroir de la fantaisie.»

Cette doctrine a suffi à l'humanité pendant trois ou quatre cents ans. Avec quel fruit? On le vit lorsque le dernier scolastique, Ockam, nouveau Samson, secoua les colonnes du temple et que tout s'écroula d'un coup. Où étaient les ruines? On chercha en vain. Pas une idée n'était restée. Ce que professait le dernier scolastique, c'était de revenir au premier, au point de départ du bon sens, à l'enseignement d'Abailard, autrement dit d'avouer qu'on avait perdu trois siècles.

La difficulté était grande. Si l'on n'avait pas créé une philosophie, on avait créé un peuple, une race nouvelle, qui n'avait aucune envie de finir. Tant d'écoles, tant de chaires, tant de docteurs, tant de sottises! Ah! supprimer tout cela, quel coup à l'autorité! Où trouver une création plus solide et plus massive, une plus épaisse muraille pour intercepter les rayons du jour?

Interdire la philosophie, le raisonnement, c'eût été les stimuler davantage; mais placer la philosophie dans un petit cercle légal où, sans avancer, elle pourrait tourner éternellement; permettre de raisonner un peu, et, jusqu'à un certain point, n'autorisant la raison qu'à combattre la raison, c'était plus habile et plus sage. On avait trouvé vaccine de cette maladie dangereuse qui s'appelle le bon sens.

Au moment où Abailard hasarda ce petit mot que des idées n'étaient pas des êtres, que les abstractions qu'on appelait les universaux n'étaient pas des réalités, mais des conceptions de l'esprit, toute l'école se signa d'horreur. L'insurrection régulière commença contre la raison. Abailard fit pour elle amende honorable, comme fera plus tard Galilée. Seulement il avertit ses ineptes adversaires qu'en s'enfonçant étourdiment dans ce réalisme, qu'ils croyaient plus orthodoxe, ils marchaient droit à un abîme où leur orthodoxie, leur dogme, irait s'abîmant sans remède. Du fond du XIIe siècle, il montra déjà Spinosa.

La raison étant prohibée, l'intuition restait peut-être. L'esprit, auquel on défendait de marcher, se mit à voler. Il s'appuya des puissances d'amour et de seconde vue qui permettent au génie d'atteindre la vérité lointaine et d'anticiper l'avenir. Les mystiques, par lesquels le pape avait accablé Abailard, vinrent, dans leur parfaite innocence, lui offrir la révélation de l'âge du libre Esprit, où le pape devait disparaître avec l'Église vieillie; une jeune Église allait naître, de lumière, de liberté, d'amour. Rome épouvantée aperçut tout ce qu'elle avait à craindre de ces terribles amis qui voulaient la rajeunir, mais en la mettant dissoute dans le chaudron de Médée. Le danger n'était pas plus grand du côté des raisonneurs. Comment revenir à ceux-ci? Comment condamner les mystiques? Si l'Église ne soutient pas l'arbitraire du mysticisme, elle rentre dans la doctrine de la justice et de la loi, dans la foi du jurisconsulte opposée à celle du théologien. L'Église légiste et raisonneuse, c'est le contraire de l'Église, un effet sans cause, un néant.

On imagina un pauvre expédient. De même qu'après Abailard on avait souffert des demi-raisonneurs qui pouvaient raisonner un peu, on permit des demi-mystiques qui pouvaient délirer un peu, s'emporter jusqu'à un certain point, être fous, mais avec méthode. C'est la seconde classe des sots.

Ceux-ci furent vraiment admirables. Les autres allaient gauchement, avec des entraves aux jambes, tristes quadrupèdes qui marchaient pourtant quelque peu. Mais les mystiques raisonnables étaient des animaux ailés; ils donnaient l'étonnant spectacle de volatiles étendant par moments de petites ailes, liées, bridées, les yeux bandés, sautant au ciel jusqu'à un pied de terre, et retombant sur le nez, prenant incessamment l'essor pour rasseoir leur vol d'oisons dans la basse-cour orthodoxe et dans le fumier natal.

Les choses en étaient là vers 1200. L'école était florissante, la dispute fort engagée entre ces deux classes, entre les sots méthodiques et les sots enthousiastes, lorsque les juifs leur jouèrent le mauvais tour de leur apporter d'Espagne ce qu'on avait tant désiré: l'œuvre d'Aristote. Abailard en avait eu à peine quelques petits traités. Toute la bibliothèque philosophique du XIIe siècle était de cinq ou six volumes. Mais voici la masse immense de l'encyclopédie antique et de tous ses commentateurs, de quoi charger quatre chameaux. On peut deviner avec quel fureur de gloutonne avidité nos gens saisirent cette pâture, l'absorbèrent, sans prendre garde que c'était un faux Aristote, mutilé, faussé, gâché, de grec en arabe, d'arabe en latin, estropié par Avicenne, défiguré, jusqu'à dire le contraire de sa pensée, par le panthéiste Averrhoès et les cabalistes juifs.

Voici un curieux spectacle. Ces gens qui, dans la croisade, dans les guerres des Maures d'Espagne, dans l'extermination des hérétiques du Midi, dans l'âpre poursuite des juifs, croient mettre le fil du glaive entre eux et les infidèles, ils les admettent et les subissent au cœur de leur théologie, les enseignent dans leurs écoles, le plus souvent, il est vrai, en dissimulant leur nom. L'éclectique arabe Avicenne impose ses classifications et bon nombre de ses idées à l'éclectisme chrétien d'Albert le Grand et de saint Thomas. «Avicenne, dit nettement Brucker dans sa grande histoire, a été le roi de l'École arabe et chrétienne.» Influence peu orthodoxe. Le faux Aristote d'Orient, parmi son péripatétisme, mêle le germe spinosiste de David le juif, d'Averrhoès et d'Alkindi.