Ézéchiel était, dit-on, un simple valet de Jérémie. Les plus petits sont les plus grands. Ce valet en sait plus que le maître.

Sa parole furieuse, cynique, d'un symbolisme obscène, contient la révélation dernière des prophètes et celle qui enserre tout le reste, qui détruit la doctrine impie des vengeances de Dieu poursuivies sur l'enfant jusqu'à la dixième génération, et toujours, damnant le monde pour le péché d'un seul.

L'Ézéchiel de Michel-Ange, la tête serrée d'un turban de Syrie, tête de fer, tête révolutionnaire, s'il en fut, par un mouvement brusque où l'a saisi le peintre, se tourne vers un interlocuteur qu'on ne voit pas (un docteur d'Israël sans doute), et, laissant de côté la Loi qu'il tient de la main gauche, lui lance le verset sans réplique: «D'où vient, dit le Seigneur, que vous dites, comme un proverbe: Nos pères ont mangé du verjus, et nos dents en sont agacées? Non, cela n'est pas vrai. Je jure qu'un tel proverbe ne passera plus. Toute âme est mienne. Qui pèche mourra de son péché; qui est juste vivra. Si le fils est voleur, usurier, assassin, cela ne revient pas au père. Et pourquoi davantage du père au fils? Non, qui pèche payera pour lui seul.»

Cette splendide lumière du dernier des prophètes, ce brisement des superstitions, cette fondation de la justice finissait le combat cruel du disciple de Savonarole, assistant aux douleurs de l'Italie et entendant sa plainte. Elle lui rendit le cœur et les bras le jour où, de cette haute antiquité, la Justice éternelle lui dit déjà le mot moderne: «Non, le mal ne vient pas d'ailleurs ni des fautes d'autrui; non, homme, il vient de toi!»

Sous le même prophète, en face de la jeune femme enceinte qui dort, vous la revoyez, mais moins jeune, éveillée, et mère maintenant. Il est là devant vous, robuste, ce fils de la parole, cette parole vivante. L'artiste vous rassure; quelle force! quels muscles il a déjà! Il vivra, ce fruit de justice.

«Mais je voudrais savoir, ô mère! comment a grandi ce robuste enfant.» Regardez-le là-bas, sous les pieds de la Persicha. Au petit livre où lit la vieille, répond en bas le petit nourrisson. Là, il est au maillot; il dort et rêve, l'innocent, enveloppé comme une momie d'Égypte, n'ayant ni bras ni jambes visibles, ne pouvant rien encore pour lui-même, les yeux clos et pas de cheveux; la pauvre tête est rase... Sa mère, baissée sur lui, l'entoure, l'embrasse et l'enveloppe d'elle-même... Par bonheur; car sur tous les deux (je le vois aux robes flottantes) passe violent le vent de l'Esprit... Dors, petit, n'ouvre pas les yeux, laisse passer le tourbillon. Et que l'envieuse sibylle que je vois sur ta tête, vieille vierge méchante, qu'on dirait une fée, lise sans se douter que ce qui pour elle est un livre, c'est ton destin, à toi, ta faible vie d'enfant. Son destin, au petit, c'est, Dieu aidant, de se faire grand, de manger le bon grain de Dieu. Vous le voyez enfin délivré du maillot, grandelet; il a maintenant des pieds, des mains et des cheveux; il voit, regarde. Ce qu'il regarde, et attentivement, c'est sa mère qui fait la bouillie, sa mère qui saura bien la donner peu à peu; elle la prend, la dispense d'un doigt prudent (naïve peinture, œuvre tendre d'un génie si mâle!). Et il le faut ainsi... Le temps est nécessaire, la mesure nécessaire, peu à la fois, peu chaque jour; la vie croîtra en lui, et l'intelligence viendra, et de plus en plus il verra clair et sera initié.

Est-ce le même enfant qu'une mère effrayée presse au sein, le même à qui l'on montre je ne sais quel objet derrière lui, et qu'il ne veut pas voir, trépignant d'épouvante?... Est-ce lui que je vois reproduit tant de fois, majestueuse figure d'herculéenne adolescence, entre douze et quinze ans, devenu l'Atlas des prophètes, portant, sans plier, ces géants, et tête haute... Je le vois, l'enfant est un peuple, et un peuple héroïque qui naît de la justice et mettra la justice au monde.

Mais qu'il nous faut de siècles, de générations, de malheurs! et dans quelle abondance de larmes continue cette œuvre si fière!... L'artiste n'avait pas prévu un tel déluge de maux... Ce qui perce le cœur, ce sont toutes ces familles de pèlerins qui sont assises aux coins obscurs, pauvres voyageurs fatigués qui ne se plaignent plus, ne pleurent plus, restent inertes, stupides de faim, et de misère, le sac et le bâton à terre, souvent le menton dans la main, regardant venir sur la route, quoi? ils ne le savent pas eux-mêmes. Mais peut-être viendra quelque chose, une aumône peut-être. Car toute l'Italie est mendiante, ou va l'être. Un sou à l'Italie, je vous prie... Mais ces femmes qui ont les yeux baissés, qu'est-ce qu'on leur donnera? et qu'est-ce qui relèvera leur cœur humilié? Pour les yeux (trop grande fut leur honte), elles ne les relèveront jamais.

«Ah! ah! ah! Domine, Deus!» Ce cri enfantin de Jérémie est tout ce qui peut venir, avec les larmes, en un malheur qui dépasse toutes les paroles. Et ce sont des larmes sans doute qui coulent invisibles le long de cette longue barbe orientale à longues tresses. «Ah! ah! ah! Domine Deus!» Sa tête colossale tombe dans ses mains, et il ne peut plus la soutenir... Mais si vous voyiez ce qu'il voit! votre cœur crèverait. Pour lui, je ne crois pas qu'il se relève jamais du siége où je le vois appesanti et cloué d'une si écrasante douleur...

Ce qu'il voit, ce n'est pas seulement ceci qui arrache vos larmes, c'est ce qui va venir... C'est Ravenne, c'est Brescia, vastes ruines et massacres d'un peuple qui n'aura lieu qu'en 1512; deux ans après cette peinture, ce sont les tortures de Milan; plus tard encore, le sac de Rome... Un monde d'art, une complète umanità noyée d'une vague et d'un coup, et la barbarie qui commence, l'horreur hérissée du désert, la prospérité du chardon, les moissons de la ronce...