Il y avait deux hommes justes encore, et bons... Hélas! je les vois là, plus bas que Jérémie. Trouvez-moi en ce monde une figure meilleure que celle du pauvre pèlerin que je vois à ma droite: faible tête, peut-être, sans prudence, et la barbe au vent; il n'a pas su prévoir, voilà pourquoi il parcourt toute la terre, demandant son pain. Voilà l'émigrant italien, l'éternel exilé qui ira toujours maintenant et marchera jusqu'au jugement. Ah! qu'il lui reste de chemin à faire! qu'il est fatigué, qu'il est vieux! il est arqué déjà et bossu de fatigue; sa pauvre épine d'homme, sous la besace, a plié et s'est déformée. Mais comment ira-t-il plus loin? ses pieds noueux sont si endoloris qu'il n'ose les poser par terre; assis sur une pierre, il ne peut repartir. Pars pourtant, il le faut; tu dois marcher toujours, afin que tous les peuples disent: «Voilà l'Italie qui passe.»

Celui-ci va, se meut encore. Mais que dire de l'autre qui siége en face? Désespoir accompli! et la plus-naïve douleur qu'aucune main ait hasardé de peindre... Malheur à qui rira! Où a-t-il pris cette figure? Au père qui a vu le brigand prenant son enfant par le pied, et en battant la pierre... au mari qui, lié, a vu sa femme rugir sous les soldats, et l'appeler en vain, mourir, et une armée passer par son cadavre?... Il a tout cela dans les yeux.

Il fut changé en pierre. Il a la tête haute, les yeux ouverts et grands, sans regarder. Mais, voyez, il est mort, et il a maudit Dieu.

Vous croyez que c'est tout? Non, il y a une chose abominable, le résidu de l'abomination. Elle sera féconde malheureusement. Le viol sera fécond; l'esclavage, les pleurs, le désespoir féconds. Mais ici la douleur de l'artiste a été si profonde qu'il a perdu ce qui est la pudeur de l'artiste; j'entends par ce mot le respect de la beauté, que l'art garde toujours, même en peignant des monstres. Quand Vinci peint un lézard, un serpent, il vous oblige à dire: Le beau serpent! Mais ici, hélas! voici la désolante réalité humaine, basse, avilie, vulgaire: l'enfant de l'enfant des esclaves, pour nous poursuivre de sa basse laideur, pour représenter, subsistante malédiction, les infamies fatales d'une race vouée au vice, pour faire rougir les siens et blasphémer tout le jour.

Cette misérable cariatide, qu'il a posée sous Jérémie, est sans comparaison son œuvre la plus triste, et elle a été conçue par lui certainement dans son plus sombre désespoir, le jour peut-être où il s'était enfermé pour mourir. Basse, trapue et grosse, elle n'a pas grandi, elle a décru plutôt, sous les fardeaux qui depuis sa naissance ont toujours écrasé sa tête. Et encore si cet être informe et malheureux devait rester stérile, mourir sans laisser trace! Mais, chose lamentable à dire, c'est une femme, une femme féconde; sa courte et forte taille déborde de mamelles pleines. L'esclavage est fécond, très-fécond; le monstre s'accouplera, il aura des petits, une race, pour faire rire les athées, et leur faire dire: «Où donc est Dieu?»

Voilà ce qui embarrasse furieusement Jérémie, on le voit; car il a justement sous l'œil cette cruelle objection. Et, en y regardant mieux, je vois, en effet, qu'il ne pleure plus. Une trop grande horreur l'absorbe, un abîme de perplexités, un gouffre de ténèbres, un embourbement de pensées où il est englué et d'où il ne peut plus sortir. La main d'Ézéchiel ne peut pas le tirer de là. Comment faire pour croire enfin à la justice? De moment en moment, sa tête s'appesantit, et il peut à peine la tenir... Elle va toucher son genou.

S'il pouvait douter tout à fait? Il se ferait de son doute une foi. Mais non, pas cela même... Il restera flottant, misérable naufragé, comme une herbe de mer battue et rebattue. Pas un mot à répondre à la plainte du monde, ni au cri de son cœur.

Son cœur lui dit: «Menteur! tu prédis le règne de Dieu, et le Diable règne ici-bas!»

Le Diable, sous des formes inouïes, imprévues. Non plus celui des âges enfantins, le fantasque démon dont on fit peur aux simples. Non, mûri, plein d'arts diaboliques, fort contre Dieu. Ici, démon-docteur; au marché de Florence, démon-prêtre et démon-athée, brûlant le Christ au nom du Christ; là, démon-moine, sous la guenille du dévot soldat espagnol, mendiant implacable, démon des bisogni (nom effroyable à l'Italien), qui, ayant rançonné, torturé et chauffé, dit encore à l'homme qui râle: «Quelque chose au pauvre soldat!»

Dante n'avait pas vu ces choses à son dernier cercle. Mais Michel-Ange les vit et les prévit, osant les peindre au Vatican[26], écrivant les trois mots du festin de Balthazar aux murs souillés des Borgia, des meurtriers Rovère. Heureusement il ne fut pas compris. Ils auraient fait tout effacer.