On sait comment, plusieurs années, il défendit la porte de la chapelle Sixtine, et comment Jules II lui disait: «Si tu tardes, je te jetterai du haut des échafauds.»

Au jour dangereux où la porte s'ouvrit enfin et où le pape entra en grand cortége, Michel-Ange put apercevoir que son œuvre restait lettre close, qu'en voyant ils ne voyaient rien. Étourdis de l'immense énigme, malveillants, mais n'osant médire de ces géants dont les yeux foudroyaient, tous gardèrent le silence. Le pape, pour faire bonne mine, et ne pas se laisser dompter par la vision terrifiante, gronda ces mots: «Il n'y a pas d'or dans tout cela!»

Michel-Ange, alors rassuré et sûr de n'être pas compris, à cette censure futile répliqua en riant de sa bouche amère et tragique: «Saint-Père! les gens qui sont là-haut, ce n'étaient pas des riches, mais de saints personnages qui ne portaient pas d'or et faisaient peu de cas des biens de ce monde.»

CHAPITRE XIII
CHARLES-QUINT
1512-1514

«Je suis la tige de l'arbre funeste qui couvre la chrétienté de son ombre.»

Ce mot que Dante met dans la bouche du premier des Capets doit s'entendre depuis dans un plus large sens. La maison des Capets est liée à toutes les autres familles royales. Les rois n'en font qu'une en Europe. Un seul arbre la couvre de ses rameaux, de ses fruits, de ses feuilles. Quels fruits? Surtout les guerres. Pour la France seule, quatre ou cinq siècles de guerres de successions.

«Que cherches-tu?»—«La paix,» répond l'homme moderne. C'est pour avoir la paix qu'il a abandonné le self-government, gouvernement de soi par soi, qui a fait autrefois la dignité de l'homme, a créé ces États si féconds en génies, dont la lumière éclaire encore l'Europe. Pour la paix seule, pour le travail possible, ce monde laborieux, dans son grand enfantement d'arts et de sciences, a accepté l'étonnante fiction d'une incarnation royale, d'un messie politique, sauveur héréditaire. Dieu par droit de naissance; tel est l'idéal de la monarchie.

Qu'est-ce qu'un royaume? La paix entre provinces. Qu'est-ce qu'un empire? La paix entre royaumes. Dante avait répondu au besoin de la paix en écrivant son livre de la Monarchie universelle. L'unité grossière et barbare sous un individu dispensera peut-être de l'union des esprits et de la concorde morale. Peut-être, toutes les forces vives s'amoindrissant, se perdant dans un seul, ce seul homme absorbant la vie et le génie d'un peuple, peut-être à ce haut prix aurons-nous le repos. Improbable hypothèse! Mais elle ira plus loin s'enfonçant dans l'absurde. Chacune de ces incarnations, qui prétend contenir la vie si compliquée d'un peuple, ira compliquant les mélanges, portant son droit à l'étranger. Les peuples, par traités de famille, vont et circulent d'une main à l'autre, et ce que n'eût pu la conquête, un parchemin le fait, un banquet de familles, un mariage d'enfants... La Patrie pour cadeau de noces!

À ces peuples transmis, donnés ou hérités, la tâche et le devoir de s'assimiler, comme ils peuvent, aux associés étrangers que le hasard leur donne. De prodigieux accouplements se tenteront ici, dont nulle ménagerie n'a fait l'expérience: le lion marié à l'ours blanc, l'éléphant attelé avec le crocodile.

Guerres furieuses, guerres acharnées, c'est ce qu'on doit attendre de ce système de paix! guerres des résistances obstinées à ces accouplements barbares! guerres de ces dieux mortels dont la froide démence réclame et soutient les faux droits!