C'est un curieux contraste à observer, que celui de la douce école où se forme ce génie de trouble qui va vouloir unir l'Europe et l'ensanglantera si cruellement. Nous sommes ici au commencement de la politique moderne qui, dans ses grands acteurs, unit le calme de l'esprit et l'atrocité des résolutions. L'aimable Marguerite d'Autriche écrit: «Il faut brûler Térouenne,» aussi calme que le bon Turenne quand il brûle le Palatinat.
Nous l'avons déjà fait connaître, cette nourrice de Charles-Quint, ce modèle des femmes d'alors, fille accomplie, meilleure épouse, inconsolable veuve, qui passe toute sa vie à bâtir un tombeau. Elle appelle tous les grands sculpteurs à son église de Brou, tous les musiciens à Bruxelles. Sa chapelle est la première du monde. Et elle est elle-même artiste éminente parmi les artistes, trouvant des vers légers, faisant les airs de ses chansons. Seulement sa langue est un peu vieille, sentant les temps de Louis XI. Elle ne vivait point à Paris. Mais Paris lui venait. Le spirituel Agrippa, l'auteur du livre Contre les sciences, vint écrire près d'elle et pour elle sa Prééminence des femmes. Les grands douteurs du siècle, les Érasme, les Vivès, aimaient cette cour d'une femme spirituelle, indifférente et politique, qui tolérait la sensualité, laissait Érasme vanter les baisers des Anglaises, et l'enfant Jean Second écrire le livre des Baisers.
Elle était indulgente, elle était sérieuse. Sa passion était aux affaires, à la grandeur de son neveu, à l'abaissement de la France, à qui elle ne pardonnait pas, qu'elle regrettait et haïssait. Cette haine, cachée sous les sourires, on la voit bien dans ses dépêches. Elle éclate aigrement aux marges d'un de ses beaux manuscrits. La brutalité basse du mouvement est celle de la passion solitaire, plus violente dans ces grands acteurs aux rares moments où ils sont sans témoins: «B..... pour les Français!»
Quel était son conseil? C'est celui de la maison de Bourgogne, c'est l'école qui a régné sous Philippe le Bon et Charles le Téméraire, l'école franc-comtoise, celle des procureurs diplomates, des Armeniet, des Raulin, des Caroudelet, des Perrenot-Granvelle. Le Jura et le Doubs, si pauvres en certaines parties, ont, comme la Suisse, beaucoup d'émigrants, rouliers, colporteurs, gens d'affaires. La Franche-Comté est le carrefour du sud-est, la route des Alpes, un pays très-mêlé. Chose curieuse! fournissant tant de légistes et de gens d'affaires, elle n'a pas donné de grand jurisconsulte. Les Caroudelet seulement commencent la rédaction des coutumes en Bourgogne; les Rochefort la continuent en France.
Au XVe siècle, ils organisent; au XVIe, ils négocient. Même la Toison d'or, institution qui semble romanesquement féodale, est leur ouvrage, et sur les vingt-quatre premiers chevaliers, six étaient Francs-Comtois. On rit de cet enfantillage; mais on rit beaucoup moins quand on vit, par les procès terribles d'Orange et de Nevers, le danger d'un tel tribunal, qui vous jugeait sans forme régulière, vous flétrissait, biffait votre écusson.
Les Caroudelet, les Granvelle, sont de bonne heure les hommes de Marguerite. Ajoutez-y des Italiens, Carpi, Gattinara. Point d'Allemands ni d'Espagnols; je ne vois près d'elle qu'un valet de Chambre castillan qu'elle dépêche parfois dans ses affaires diplomatiques.
Le seul de ces agents qui indique un grand caractère et dont on lit avec plaisir les lettres, c'est Mercurin de Gattinara, d'origine piémontaise, conseiller de Savoie, puis président du parlement de Franche-Comté, chancelier de Charles-Quint. Ce qui plaît dans Gattinara, c'est que ses dépêches sont claires; il parle à sa maîtresse avec la force et l'autorité que lui donne sa haine pour la France; du reste, une fierté espagnole. Il dit à Marguerite que, si elle a quelque défiance, elle ne mérite pas d'avoir un serviteur comme lui. Il fut disgracié sous son neveu par la souple dextérité des Granvelle.
Voilà les gens de Marguerite, les rois du jour. Regardons à côté, ceux de demain, ceux qui tiennent en leur main, qui forment, et font à leur image, préparent à leur profit cet enfant, ce prince, ce roi, cet empereur, sur lequel est déjà le destin de l'Europe.
Dans cette salle de Malines, où siége de côté, mal vu et négligé de son élève, le pédant Adrien d'Utrecht, regardez à la lampe cet enfant pâle en velours noir, figure intelligente et froide, où la lèvre inférieure accuse le sang d'Autriche, où la mâchoire de crocodile rappelle la forte race anglaise. Le dur travailleur apparaît, avide, absorbant, insatiable de travail, d'intrigue et d'affaires. Personne dévorante, estomac exigeant[27] (ce mot n'est pas une figure). Où trouver, pour le satisfaire, assez d'aliments, de royaumes.
Des monceaux de dépêches et de papiers d'État sont devant lui. Tout ce qui vient, même de nuit, arrive ici, et passe sous ses yeux; son gouverneur, de Chièvres, veut que le prince lise, afin de lire lui-même, et qu'il fasse rapport au conseil. Ainsi l'éducation deviendra peu à peu le gouvernement. Le pouvoir insensiblement échappera à Marguerite et passera au gouverneur.