M. de Chièvres, homme fort entendu, était un cadet des Croy, de cette ambitieuse maison qui régna sous Philippe le Bon jusqu'à se poser audacieusement pour adversaire du fils de la maison et le faire mettre à la porte. Ces Croy étaient originairement des Italiens, dit-on, des hommes de Venise, qui, au XIIe siècle, s'établirent en Picardie. Leur position y fut petite, jusqu'à ce que deux frères, Antoine de Croy et Jean de Chimay, s'emparèrent, par une captation inouïe, du faible esprit de Philippe le Bon, l'enveloppèrent et le lièrent, comme l'araignée une mouche, l'isolant tout à fait des siens, profitant de l'antipathie qu'il avait pour sa femme, la roide et dure Anglaise Marguerite d'York, et pour son fils, Charles le Téméraire. Ces Croy prirent d'abord de l'argent, thésaurisèrent. Puis ils se firent donner de grands offices et des commandements de places frontières, des châteaux en pur don, et enfin, pour en avoir d'autres, ils profitèrent des embarras de leur prodigue maître, lui prêtèrent l'argent même qu'ils avaient eu de lui, prenant en gage des places fortes. Celles qu'ils n'avaient pas en leur nom, ils les occupaient par des hommes à eux. Position exorbitante, qui leur faisait un État dans l'État, et qui porta au comble l'irritation de la duchesse et de l'héritier présomptif. Ils s'effrayèrent alors et s'appuyèrent par des alliances étrangères, spécialement du côté le plus militaire, en Lorraine, où Antoine de Croy se maria dans la maison ducale. Il se trouva ainsi cousin de René II, futur vainqueur de Charles le Téméraire et destructeur de la maison qui fit la grandeur des Croy. Ils s'entendaient sous main avec l'Angleterre, et recevaient publiquement des places, des pensions de Louis XI. Leur amitié pour lui alla jusqu'à lui faire rendre les places de la Somme, boulevard des États de Philippe le Bon. Son bouclier, dit Chastelain, sa cuirasse, ils la lui ôtent, à leur vieux maître, lui découvrent le cœur. L'ingratitude pouvait aller plus loin encore. Ils avaient trois places en main, d'extrêmes frontières, et des premières de l'Europe, où ils pouvaient mettre l'étranger: Luxembourg, Namur et Boulogne. Ils l'auraient fait peut-être, si l'héritier, par un coup de vigueur, n'eût fait appel au peuple même, et, revenant à main armée, n'eut pris possession de son père et de ses États.

M. de Chièvres, petit-fils d'Antoine de Croy, n'entra pas dans une voie tellement excentrique et dangereuse. Au lieu de frustrer l'héritier de telle ou telle possession, il prit l'héritier même, c'est-à-dire qu'il prit tout. Il ne combattit pas Charles le Téméraire, mais le refit. Charles Quint, son élève, fut laborieusement, sagement élevé par lui dans la folie de l'autre. Les visions de monarchie universelle, étranges et romanesques pour un duc de Bourgogne, semblaient l'être bien moins pour celui en qui la fortune unissait les Espagnes, les Pays-Bas, les États autrichiens. Le rêve de Pyrrhus et de Picrochole, ce n'était plus un rêve; il se trouvait déjà plus qu'à demi réalisé par ce caprice du sort. L'Empire ne pouvait guère manquer à un petit-fils de Maximilien, maître de tant d'États. Charlemagne, agrandi, revenait pour l'Europe. Le monde allait reprendre l'unité et la paix du grand empire romain. Que fallait-il pour cela? Rien que briser la France, la démembrer si l'on pouvait, briser l'une par l'autre l'Espagne et l'Allemagne. Mais le succès était certain, écrit déjà la devise prophétique du sage fondateur de la maison d'Autriche, l'empereur Frédéric III: A. E. I. O. U. (Austriæ est imperare orbi universo).

Pour cela, il fallait de grands travaux, de la suite, de l'application. De Chièvres plia son élève, qui aurait tenu de Maximilien pour les exercices du corps, à une vie de scribe et d'homme d'affaires, que les princes n'avaient guère alors. Il lui inculqua surtout cette haute qualité du politique, la froideur d'un cœur sec, étranger aux sentiments d'homme. La grandeur des Croy s'était faite par l'ingratitude. L'ingratitude encore fut un moyen. Le jeune prince, tenu par de Chièvres dans une taciturnité sournoise pour une tante qui lui servait de mère, la mit de côté un matin.

Ce qui fut le plus fort, c'est que la gouvernante déchue fut tout à coup négligée au point qu'on remit de jour en jour à régler sa pension. Elle s'en plaint dans une belle et longue lettre adressée au conseil, où elle rend compte de son administration. Pièce fort honorable pour sa mémoire, qui touchera la postérité et ces Français qu'elle hait tant, plus que ce fils d'adoption pour qui elle a tant travaillé.

Les premiers actes du jeune prince sont de même caractère. On y sent un esprit très-libre de tous les sentiments de la nature. Ce sont deux traités avec la France contre ses deux grands-pères. Dans le premier (1515), se défiant de Ferdinand, il l'abandonne et s'engage à ne pas le secourir si, dans six mois, il n'a pas rendu la Navarre. Dans le second traité (1516), il trouve bon que François Ier, pour défendre Venise, fasse la guerre à Maximilien.

CHAPITRE XIV
FRANÇOIS Ier
1512-1514

C'est luy que ciel, et terre, et mer contemple...
La terre a joie, le voyant revestu
D'une beauté qui n'a point de semblable.
La mer, devant son pouvoir redoutable,
Douce se rend, connoissant sa bonté.
Le ciel s'abaisse, et, par amour dompté,
Vient admirer et voir le personnage
Dont on luy a tant de vertus conté.
C'est luy qui a grâce et parler de maître,
Digne d'avoir sur tous droit et puissance,
Qui, sans nommer, se peut assez connoître.
C'est luy qui a de tout la connoissance...
De sa beauté il est blanc et vermeil,
Les cheveux bruns, de grande et belle taille
En terre il est comme au ciel le soleil.
Hardi, vaillant, sage et preux en bataille,
Il est benin, doux, humble en sa grandeur.
Fort et puissant, et plein de patience,
Soit en prison, en tristesse et malheur...
Il a de Dieu la parfaite science...
Bref, luy tout seul est digne d'être roy.

Racine, dans l'élégance incomparable de sa Bérénice, semble avoir imité ces vers pour les appliquer à Louis XIV. Mais sa noble poésie nous touche moins, nous l'avouons, que l'effusion passionnée qu'on vient de lire. Le pauvre cœur de femme (l'auteur est Marguerite), dans l'impuissance de son gaulois naïf, appelle la terre, la mer, le ciel à son secours, prie toute la nature de parler à sa place et de l'aider à proclamer la divinité de l'objet aimé.

Ce portrait si ému du prisonnier de Pavie paraît avoir été rimé par Marguerite dans le triste voyage qu'elle fit pour délivrer son frère. La pièce est intitulée le Coche, et, en effet, la reine était dans sa voiture, cheminant lentement vers les Pyrénées; elle voulait tromper son impatience; les pensées d'un autre âge et tous les souvenirs d'enfance se réveillèrent, et elle écrivit ces vers touchants. Le sujet est un débat d'amour sur cette thèse: Quelle femme aime le mieux? Marguerite prend son frère pour juge.

Dans la réalité, ce bien-aimé de la nature reçut d'elle tout ce que Louis XIV acquit et se donna par une attention persévérante. Louis XIV devint majestueux; mais François Ier, tout naturellement, imposait par sa stature superbe, qui dépassait à peu près de la tête celle du grand roi. L'armure de Marignan et de Pavie, toute faussée qu'elle est de coups de feu et de coups de piques, témoigne de l'effet que dut produire ce magnifique homme d'armes.