Contraste parfait avec Charles-Quint, tellement dénué de ces avantages physiques. Pâle figure d'études et de labeur, instruit, disert, mais mauvais écrivain, harangueur calculé, sans grâce. L'autre fut la grâce même, parleur charmant, facile, trop facile, pour qui la parole fut chose légère. Même les bouts-rimés (sur Laure, Agnès ou Marguerite), que son diamant fantasque laissa aux vitres de Chambord, ne sont pas trop indignes d'un petit-fils de Charles d'Orléans. Les beaux vers de ses successeurs, Henri II, Charles IX, sentent bien les faiseurs de cour qui les auront aidés. Ce sont des vers d'hommes de lettres. Ceux de François Ier, légers caprices du roi qui se joua de tout, sont la pensée naïve, l'épigraphe de la Renaissance:

Gentille Agnès, plus d'honneur tu mérites
(La cause étant de France recouvrer)
Que ce que peut dedans un cloître ouvrer
Close nonnain ou bien dévot hermite.

Ces vers-là contiennent toute son éducation, toute sa politique. Les femmes, la guerre,—la guerre pour plaire aux femmes. Il procéda d'elles entièrement. Les femmes le firent tout ce qu'il fut, et le défirent aussi.

La tradition d'Agnès et de la cour de Charles VII, fort arrangée alors par la légende romanesque, enveloppait François Ier. Son gouverneur, Artus Gouffier, était fils du gouverneur de Charles VIII, qui, dans sa première jeunesse, avait été valet de chambre de Charles VII, de sorte que l'enfant fut bercé de ces souvenirs et de la Dame de beauté et de la cour du roi René, de la vie molle et voyageuse où les rois vivaient, en ces temps, de château en château. Ajoutez-y le récit éternel des affaires d'Italie, où Gouffier avait suivi Charles VIII et Louis XII, Fornoue, Agnadel et Ravenne, les belles femmes venant au-devant des vainqueurs, les voluptés de Naples. Ce paradis était au roi s'il savait le reprendre. Le tout orné du Boiardo, de Roland, d'Angélique.

Les dames, les combats, les nobles cavaliers...

Voilà ce que le complaisant gouverneur contait à son disciple dans ces chevauchées nonchalantes aux interminables circuits de la Charente, ou suivant le cours fortuit de la trompeuse Loire, qui vous égare en s'égarant. Les portraits du jeune homme (point hâbleurs, point ridés de mensonge et de ruse, comme celui du Titien) sont d'un grand garçon pâle, un peu fluet et fade, mais qui bientôt va prendre une suprême fleur de force et de beauté. Dans l'émail italien, elle est atteinte, et véritablement incomparable, l'achèvement de la forme humaine, majestueuse et pure, avec un caractère de douceur, de bonté royale, qui disparut bientôt.

Ce dangereux objet, qui devait tromper tout le monde, naquit, on peut le dire, entre deux femmes prosternées, sa mère, sa sœur, et telles elles restèrent dans cette extase de culte et de dévotion. Louise de Savoie, veuve dès dix-huit ans, l'aimait comme un fils de l'amour, et plusieurs croyaient, en effet, que la galante dame, âpre, violente, audacieuse dans ses passades, ne s'en fia pas à son insignifiant époux pour concevoir un dieu. Elle mit sur cette tête toute l'ambition de sa vie, ambition condamnée au silence, à l'attente, aux vœux meurtriers, tant que vécut Anne de Bretagne. Celle-ci la sentait qui, à chaque couche, faisait l'office de la mauvaise fée, les doigts serrés, et la reine accouchait d'un mort. Anne l'eût voulue hors du royaume. Elle se tenait comme cachée avec ses enfants à Amboise, bien près de Blois, où était Anne; ou, quand Anne était trop furieuse, à Cognac, dans une simple maison d'Angoulême que je vois encore.

Quel était l'intérieur des châteaux de Cognac, d'Amboise, où se faisait l'éducation? Ce qu'on en sait, c'est que Louise avait des dames, aussi bien qu'Anne, mais beaucoup moins sévères. La petite cour, entourant un enfant, ne put qu'avoir sur lui la plus détestable influence. Le livre favori du temps, le petit Jehan de Saintré, fut très-probablement le guide de Louise. Tendre et peu scrupuleuse, elle ferma les yeux.

Une chose pouvait neutraliser ce libertinage d'enfant, c'était un véritable amour. On ne peut nommer autrement la passion éperdue de Marguerite pour son frère. Elle avait deux ans de plus, et dix ans en réalité; la jeune sœur, pour celui qu'elle vit naître, qu'elle enveloppa tout d'abord de son instinct précoce, fut la mère, la maîtresse, la petite femme, dans les jeux enfantins; à grand'peine fut-elle avertie qu'après tout elle était sa sœur. Cette passion fut, n'en doutons pas, l'événement décisif, capital, de François Ier; il lui dut ce qu'il eut de grâce et ce qui séduit encore la postérité. Marguerite, la vraie Marguerite, la perle des Valois (née d'une perle qu'avala sa mère, c'est la légende), esprit charmant et pur, si le temps grossier l'eût permis, était née pour l'amour céleste, comme l'a dit Rabelais dans ses vers.

Elle avait été élevée par une dame accomplie, madame de Châtillon, remariée secrètement au cardinal Jean du Bellay, ami du grand Pantagruel et le meilleur conseiller qu'ait eu François Ier. Marguerite, par cette influence, fut préparée à un beau rôle, celui de protectrice de tous les esprits libres. Elle l'a rempli, autant qu'il fut en elle, comme une femme craintive, sans doute, dépendante d'un frère qui fut fort dur pour elle. Femme de plus très-peu protestante, plutôt philosophe ou mystique, flottant de l'audace à la peur, de l'amour à l'amour de Dieu. N'importe, souvenons-nous toujours de cette douce reine de Navarre, près de laquelle les nôtres, fuyant les cachots et les flammes, trouvèrent sûreté, honneur et amitié. Notre éternelle reconnaissance vous restera, mère aimable de la Renaissance, dont le foyer fut celui de nos saints, dont le giron charmant fut le nid de la Liberté.