Cette passion, née au berceau, fut son malheur, la fatalité de sa vie, et ses vers ne le révèlent que trop. L'idole, en ce luxurieux berceau des grosses vignes de la Charente (qui ne sont qu'ivresse, alcool), sous cette molle éducation des femmes poitevines (stigmatisée dans les nourrices impudiques de Gargantua), eut l'âme matérielle en naissant. Sous l'homme et l'enfant même, il y eut le faune et le satyre. Sa sœur put influer sur lui, mais en restant de moins en moins sa sœur. Et nous verrons à quelle extrémité il poussa la faiblesse de ce trop tendre cœur.

Ce qui, sans nul doute, exaltait la passion inquiète de la mère et de la sœur, c'étaient les frayeurs continuelles que leur donnait son caractère fougueux, les jeux violents et dangereux qu'il partageait avec ses camarades, spécialement avec l'étourdi Bonnivet, fils de son gouverneur. À six ans, nous le voyons en danger de mort, emporté par un cheval qu'on ne pouvait arrêter, plus tard blessé, une autre fois malade d'excès précoces, plus tard encore (alors il était roi), violemment frappé à la tête dans un assaut d'espiègles. Il eut le bon sens généreux de ne jamais dire qui l'avait frappé.

Ses chasses étaient audacieuses, et il se jouait de la mort. Une fois, un cerf lui mit son bois dessous et l'enleva de selle, sans qu'il parût ému. Une autre fois, il trouva amusant de lâcher dans la cour d'Amboise un sanglier furieux qu'il venait de prendre. L'animal heurte aux portes, en enfonce une, et monte dans les appartements. On s'enfuit; lui, très-froidement, il lui va au-devant, lui plonge l'épée jusqu'à la garde; le monstre roule, et, par les degrés, retombe expirant dans la cour.

Ces actes de vigueur, joints à sa grâce, à sa facilité, cette faculté française qu'a l'ignorant de savoir toute chose, faisaient croire (bien à la légère) qu'on allait avoir un grand roi. La nation n'en savait pas plus. Elle aimait son image. Brave, hâbleur, libertin, il lui manquait fort peu pour remplir l'idéal d'alors.

On fut ravi de son mariage. Le lendemain de la mort du tyran (je veux dire d'Anne de Bretagne), Louis XII, enfin libre, donne sa fille à un Français, ferme la porte à l'étranger. Charles-Quint n'aura pas la France. Sa joie fut vraie, sincère. La liberté qu'elle pouvait comprendre, c'était d'avoir un roi français.

Et il fut salué de l'Italie, comme de la France. L'Italie haletait; elle n'en pouvait plus; l'horreur indéfinie du pillage éternel des bandes suisses, des armées espagnoles, ce jeu atroce de diables et de damnés, se relayant pour les tortures, avait poussé le peuple au dernier désespoir. Maximilien Sforza, maître des pays les plus riches de la riche Lombardie, pleure dans ses dépêches, et porte envie aux mendiants. La peur des Espagnols et des Français l'a fait valet des Suisses. Mais comment satisfaire ce sauvage torrent qui court incessamment des Alpes, amenant chaque jour au banquet de nouveaux affamés? Comment soûler ces ours, réveillés au printemps par un jeûne de six mois d'hiver? Les Suisses, ivres, cruels, sont regrettés encore par les infortunés sur qui tombent les Espagnols, bourreaux sobres, qui gardent dans leur férocité un calme diabolique, une froide et implacable présence d'esprit.

François Ier, n'ayant changé qu'un seul des ministres de Louis XII, continuant sa politique, gagnant le gouvernement du jeune Charles et profitant de ses embarras prochains pour la succession d'Espagne, contentant Henri VIII par l'appât d'un traité d'argent, est libre d'agir contre les Suisses, contre Maximilien et les restes de l'armée d'Espagne, qui végètent en Italie. Venise, ruinée par la France, n'espère cependant qu'en la France. Florence, sous les Médicis, ne peut parler; mais son silence parle.

«J'irai, soyez-en sûrs, dit le jeune roi aux Italiens, je veux vaincre ou périr!»

CHAPITRE XV
MARIGNAN
1515

Les réveils et les renouvellements subits, imprévus, de la France, sont des miracles inconnus à toutes les nations du monde. Le temps et la tradition, ces deux chaînes de l'humanité, la France les brise à chaque instant. L'art que souhaitait Thémistocle, l'art d'oublier, c'est sa nature à elle. Mais rarement c'est somnolence; bien plus souvent c'est au contraire un élan d'activité nouvelle qui l'éloigne violemment du passé.