La Durance une fois passée, on monta jusqu'au rocher de Saint-Paul, qui arrêta court. On le perça avec le fer, travail énorme qui se fit en un jour. On n'était encore qu'à Barcelonnette, c'est-à-dire au pied des Alpes.
La chaîne centrale des monts se dressait ici, le dos monstrueux qui sépare les eaux qui vont au Rhône de celles que recevra le Pô. Pietro, qui était l'inventeur des mines, fit sa route à force de poudre, faisant sauter des blocs énormes. C'était encore le plus facile. Le plus hasardeux était, sur les rapides glissades, au-dessus des précipices, de s'accrocher et d'enfoncer les premiers pieux sur lesquels on devait jeter des ponts, d'établir le long des abîmes des galeries en bois où les chevaux osassent passer, et sur ces frêles improvisations de charpentes tremblantes, gémissantes et criantes, de rouler 72 gros canons de bronze. Souvent, on n'osait le faire. Et alors, avec des câbles, on descendait les canons au fond de l'abîme, pour les remonter de l'autre côté avec un effort infini.
On trouva enfin la pente italienne et la vallée de la Stura. Mais là, le mont Pic-di-Porco se mettait encore en travers, dernière défense que les Alpes vaincues opposaient à cette titanique entreprise. On la franchit le quatrième jour, et le cinquième, on était dans les plaines de Saluces, à l'entrée de la Lombardie.
Il était temps. L'armée n'avait emporté que trois jours de vivres. Si les Suisses, mieux avertis, lui avaient fermé la porte, ce qui n'était pas difficile, elle restait clouée dans ces gorges pour mourir de faim.
L'entreprise si audacieuse, si heureuse, de ce chemin inouï, bouleversa l'imagination italienne. C'était par les sources mêmes du Pô que les Français entraient en Italie. On les voyait descendre avec l'invincible fleuve, le conquérant des eaux lombardes, qui les emporte toutes à la mer. Pour premier coup, ils avaient enlevé Colonna, le vaillant Romain. Les Suisses étonnés reculèrent. Le rival de Colonna, le vieux bâtard des Orsini, le bouillant Alviano, se mit avec ses Vénitiens, nos alliés, devant les Espagnols, les empêcha d'aider les Suisses. L'armée papale et florentine, conduite par les Médicis, dans sa neutralité douteuse, comptait bien, au cas probable de la défaite des Français, leur porter aussi quelques coups. Et voilà qu'ils sont tout près d'elle; elle perd à l'instant le goût d'avancer.
Les Suisses avaient parmi eux de grands amis de la France, les Bernois Diesbach et la Pierre et le Valaisan Super-Sax. Ils soutenaient que la Suisse ne gagnait rien à se saigner pour exalter l'Allemagne, sa principale ennemie, sur les ruines de la France. En réalité, sang et vie, morale, honneur, tout enfin, la Suisse entière fondait en Italie, elle s'échappait à elle-même, s'écoulait, se perdait. Un argument plus sensible peut-être, c'est que ni le pape, ni l'Espagne n'avait un sol à leur donner, que leur Maximilien Sforza, rançonné, épuisé, tordu jusqu'à la dernière goutte, était fini, ne rendait plus. La France, au contraire, arrivait les mains pleines de belles pièces neuves, d'argent non pas futur, fictif, mais d'écus comptants et sonnants. Elle les payait pour ne rien faire; et les autres, pour les faire agir, ne les payaient pas. Le roi les aimait tellement qu'il ne comptait pas avec eux. Au lieu des quatre cent mille écus promis à Dijon, il leur en donnait six cent mille, et trois cent mille encore pour les bailliages italiens (Bellinzona et Lugano) qu'ils avaient au pied des Alpes. Ils ne trahissaient point Sforza, au contraire; d'un duc ruiné, le roi allait faire un prince, le marier dans la famille royale.
Tout cela prenait assez bien. Mais voilà que du Saint-Gothard, roule une avalanche de vingt mille Suisses, tout neufs, avides, qui viennent gagner en Italie. Ceux-ci voient leurs compagnons gras et tout chargés de pillage, la poche enflée, qui parlent, à l'arrivée, de revenir. Les nouveaux venus frémissent pour l'honneur de la Suisse de la honteuse cession des passages du Tésin; ce serait donner l'Italie sans retour et s'en exclure pour jamais. Les Français ont là de l'argent?... Eh bien! pourquoi ne pas le prendre?... Ils y couraient en effet. Les nôtres eurent à peine le temps de sauver la caisse.
Cependant, l'homme du pape, le fameux Mathieu Shiner, cardinal de Sion, le prêcheur endiablé des Suisses, pendant que Léon X, son maître, parlait de la neutralité, chevauchait de tous côtés, pour faire écraser les Français. Les Espagnols, qui voyaient Alviano les menacer avec le drapeau de Saint-Marc, n'écoutèrent point le cardinal et restèrent en observation, comme l'armée pontificale. Les Suisses, concentrés à Milan, étaient fortement balancés; les uns leur disaient: «Retournons, recevons le premier payement.» Les autres disaient: «Combattons, et, vainqueurs, nous aurons le tout.» Mathieu arrive, se fait dresser sur la place du château une chaire assez haute pour dominer toute l'armée. Là, devant ces trente mille hommes, l'aboyeur se faisant entendre par des cris et des yeux roulants, par un geste frénétique, prêchait pêle-mêle la défense de l'Église, le drapeau des clefs de saint Pierre, la vengeance de l'ours de Berne, la fureur du taureau d'Uri, le sang partout, le sang: «Je veux, dit-il, me laver les mains, m'abreuver dans le sang des Français.»
Ce sermon évangélique n'ayant pas beaucoup d'action, le drôle, qui connaissait parfaitement ce peuple, fait faire une fausse alarme. «Voilà les Français qui avancent!»
Cela finit tout. Les partisans de la paix prirent les armes, comme les autres, ne pouvant abandonner leurs frères au moment du danger.