Le roi n'avait pas bougé. Il croyait toujours négocier. Sa situation était assez dangereuse. Il s'était placé à Marignan, à dix milles de Milan, ayant derrière lui les armées espagnoles et pontificales, qu'il séparait ainsi des Suisses. Les Vénitiens, il est vrai, veillaient pour lui sur ces armées. Mais seraient-ils assez forts, surtout ayant en tête les redoutés fantassins espagnols?

Qui commandait l'armée française? Tout le monde et personne. Le roi, tout novice, de vingt et un ans, était censé commander, et sous lui, Charles de Bourbon, de vingt-cinq, qu'il venait de faire connétable. Les généraux de Louis XII, La Trémouille et Trivulce, étaient près du roi, mais comme de vieux meubles hors de mise. On avait fait l'insigne faute de laisser partir l'homme essentiel, le commandant des Bandes noires et en général des troupes allemandes, le fameux duc de Gueldre, qui seul avait la confiance des lansquenets. L'ami et l'allié du roi, son futur gendre (Charles-Quint), avait pris ce moment pour attaquer la Gueldre, forcer le duc de revenir, démoraliser l'armée du roi. En quoi, il imitait fidèlement son grand-père Maximilien, qui fit parvenir à nos Allemands l'ordre de revenir, précisément la veille de la bataille de Ravenne.

Le duc de Gueldre crut à la paix prochaine, partit et laissa le commandement en chef des Allemands à un Français, son neveu, Claude de Guise, que pas un d'eux ne connaissait.

Ces gens, sans communication avec les nôtres, séparés par la langue, et ne sachant rien de la situation que les allées et venues, les pourparlers du roi avec les Suisses, leurs mortels ennemis, écoutèrent les avis charitables qu'on semait parmi eux. Le roi de France (disait-on), qui leur devait beaucoup d'argent, avait trouvé un moyen de payer la solde arriérée, en les mettant au premier feu et les livrant aux Suisses pour être exterminés. Et pourquoi, disait-on, votre chef serait-il parti, si ce n'est qu'il a eu horreur de tremper dans la trahison?

Ce roman insensé du roi se détruisant lui-même, se désarmant et se faisant battre, parut tout naturel au bon sens de ces Allemands. Leurs préjugés nationaux sur la foi des Welches (Français et Italiens) les hébétèrent de défiance et de peur.

C'était la grosse moitié de notre infanterie, et la seule fortement armée, qui était frappée de cette panique; les autres fantassins, Basques et Gascons, Français formés par Pietro Navarro, étaient des troupes légères qui ne pouvaient porter seules le poids des bataillons des Suisses.

Le roi avait, il est vrai, une très-forte gendarmerie, et tous les grands seigneurs de France avec leur suite personnelle; mais il eût fallu une plaine pour faire agir cette magnifique cavalerie, et justement il était sur une étroite chaussée qui permettait à peine à vingt hommes de charger de front: à droite, à gauche des fossés, des marais devaient couvrir la colonne assaillante, empêcher la cavalerie de la tourner ou de la prendre de flanc.

Dans cette situation si peu favorable, le grand maître de l'artillerie ne put profiter de la supériorité des forces qu'il avait; seulement il posta à notre droite une forte batterie, et dans les retranchements qui la couvraient, Pietro Navarro jeta une masse de notre infanterie nationale: Basques, Gascons, Picards.

Ceux qui connaissaient bien les Suisses, Fleuranges, par exemple, qui avait reçu d'eux quarante blessures à Novare, Fleuranges, fils du fameux Sanglier des Ardennes, Robert de la Mark, et l'un des chefs des Bandes noires, ne doutaient point qu'il y eût bataille. Ce n'était pas tant une guerre politique qu'une rivalité de métier entre deux armées mercenaires, entre les Suisses, si longtemps les seuls fantassins de l'Europe, et cette nouvelle infanterie allemande que l'empereur et les princes avaient formée surtout contre eux. Le drapeau des montagnes, le drapeau suisse à la croix blanche avait horreur du drapeau noir de la basse Allemagne. Ils partirent de Milan en criant: «C'est leur deuil qu'ils portent.» Ils avaient ôté leurs souliers pour qu'on n'entendît pas de loin la masse de l'armée en marche, et pour mieux sauter les canaux, traverser les marais et se trouver plus vite devant leurs ennemis. Unique occasion! les lansquenets étaient vingt mille; on pouvait, cette fois, les égorger en un monceau.

Nulle bataille n'a été plus diversement racontée. Du Bellay est fort sec, le chroniqueur de Bayard si ignorant, qu'il croit que le connétable fut tué. Les historiens suisses disent que les leurs n'avaient pas d'artillerie, ce qui est faux; ils avaient avec eux celle du duc de Milan. La fameuse lettre de François Ier à sa mère est étonnamment inexacte, légère, pleine de vanterie, plus qu'on ne l'attendrait d'un prince si brave; mais c'est un garçon de vingt ans qui ne se contient pas dans sa joie et croit avoir tout fait. Avec deux cents cavaliers il a défait quatre mille Suisses, leur faisant jeter leurs piques et crier France!—Nous sommes restés vingt-huit heures à cheval (il dormit sur une charrette).—Il se vante d'avoir fait le guet.—De vingt-huit mille Suisses il n'en réchappa que trois mille! Ils s'enfuirent! etc.—Autant de mots, autant de faussetés démenties par les autres acteurs et témoins oculaires.