Il convient que l'artillerie a bien fait. Le grand maître ose bien dire «qu'il a été cause en partie du gain de la bataille.» Cependant le roi croit que c'est la gendarmerie qui a fait toute l'exécution. Il fait honneur de tout à la noblesse, à la cavalerie et aux grands coups de lance.

Ce récit, si léger, constate pourtant par trois fois que l'infanterie française eut une grande part à la bataille, chose dont plus d'une chronique s'est bien gardée de dire un mot. Fleuranges en parle à peine une fois. Bouchet, qui écrit sous la dictée de La Trémouille, est seul juste pour l'infanterie.

Mais venons au récit.

L'armée fut presque surprise, quoiqu'on fût averti trois fois, d'abord par un Lombard, puis par un gentilhomme, enfin par Fleuranges lui-même. Le connétable allait se mettre à table. Le roi essayait une armure d'Allemagne, propre à combattre à pied, armure si industrieusement faite, dit Fleuranges, qu'on ne l'eût pu blesser d'une épingle. Le roi l'embrassa pour la bonne nouvelle, mais n'y voulait pas croire encore. Fleuranges prit sur lui de faire sonner l'alarme. Le roi, voyant alors que c'était tout de bon, s'adressa au général de Venise, l'Alviano, qui était là, lui prit la main et le pria d'amener ses troupes en toute hâte; Alviano sauta à cheval, croyant ce jour suprême et décisif pour l'Italie autant que pour la France.

Fidèle aux vieilles traditions, le roi employa les dernières minutes, si précieuses, à se faire armer chevalier. Avec sa bonne grâce ordinaire, laissant là tous les princes et grands seigneurs, il s'adressa à l'homme le plus aimé de l'armée, fit avancer Bayard et reçut l'ordre de sa main.

Cependant Fleuranges observait les Suisses. Ils étaient à deux milles et paraissaient vouloir camper. Ils y pensaient peut-être, car la journée était fort avancée. Tout à coup les voilà qui se remettent en marche et ne s'arrêtent qu'à deux traits d'arc du camp français, où ils soufflèrent un peu, déployèrent la bannière des clefs de saint Pierre et reçurent la bénédiction.

Le roi et La Trémouille, ici d'accord, disent que la gendarmerie chargea d'abord, et que, malgré sa valeur, elle fut reboutée par les gens de pied. Ce qui est bien croyable; elle ne pouvait charger que par vingt ou trente à la fois, et les Suisses avançaient en piquant les chevaux ou démontant les cavaliers du croc ou de la hallebarde.

Ils arrivèrent ainsi aux lansquenets, furieux de la vue seule du drapeau noir, ayant soif de leur sang. Ces Allemands étaient troublés de cette furie, et l'écart des gens d'armes, rejetés de côté, les confirmait dans l'idée folle que nous les livrions. Ils reculèrent. Mais au moment, les fantassins français, défendus par eux à Ravenne, se jetèrent à leur tour devant les Allemands, s'élancèrent sur les Suisses au nombre de deux mille, et du premier coup dispersèrent un corps double de nombre. Le roi qui, avec deux cents cavaliers, soutenait ces deux mille piétons, les supprime dans son récit. Mais La Trémouille les rétablit avec une impartiale équité.

Ce qui rend la bataille obscure ici et pleine de contradictions, c'est que la nuit venait, et que déjà il y avait une nuée de poussière effroyable. De plus, de nombreux corps des Suisses avançaient, dit le roi, par le pays couvert, c'est-à-dire, sans doute, sous les arbres fruitiers ou à travers les grandes vignes qui coupent la campagne italienne. La scène était immensément confuse.

Deux épisodes s'y dessinaient pourtant. D'une part, les lansquenets, qui voyaient le roi en avant et la vaillance de nos piétons, troupe légère qui avait protégé leur grosse infanterie, rougirent de cette étrange situation et voulurent se relever. Mille d'entre eux, par la gauche, tournèrent dans le marais pour prendre en flanc les Suisses. Mais, arrivés aux bords profonds de la chaussée, ils ne purent s'en tirer ni se soulever de là; les piques les y enfoncèrent et ils n'en sortirent pas.