À notre droite, les Suisses souffraient d'une batterie de Pietro Navarro. Ils y lancèrent ce qu'on appelait les enfants perdus de la Suisse, corps de jeunes gens à plumes blanches, payés double, qui firent double ouvrage effectivement; avec un sacrifice énorme d'hommes, ils comblèrent les fossés des Basques et Gascons de Pietro, éteignirent la batterie.

La lune éclairait la bataille. Et cependant il y eut d'étranges méprises. Le roi alla donner dans un gros corps de huit mille hommes qu'il croyait sien: c'étaient des Suisses. «Ils me jetèrent, dit-il, six cents piques au nez, pour me faire voir qui ils étaient. Le roi eut cependant le temps de réunir trois cents chevaux, quelques milliers de lansquenets, et se retira sur ses canons. «Et cependant, dit-il, mon frère le connétable rallia tous les piétons français et quelque nombre de gendarmerie, leur fit une charge si rude qu'il en tailla cinq ou six mille en pièces et jeta cette bande dehors. Nous, par l'autre côté, fîmes jeter une volée d'artillerie à l'autre bande, nous les chargeâmes, les emportâmes et leur fîmes repasser un gué qu'ils avaient passé sur nous.»

Ce passage indique assez clairement que l'infanterie ferma pour ce jour la bataille, et que les Suisses s'étaient rendus maîtres d'une partie du camp de François Ier. Ils furent chassés, mais non partout; ils restèrent sur plusieurs points établis entre les Français. La lune ayant retiré sa lumière, ceux-ci ne pouvaient aisément se rapprocher les uns des autres. Il y avait des Suisses qui voulaient profiter de cette division, tenter un grand et dernier coup. Ils voyaient le roi à deux pas, à son feu, parmi les canons, mais mal accompagné. Il fallait de l'ensemble, et c'eût été déjà, peut-être, la captivité de Pavie. Ils hésitèrent, perdirent l'irréparable occasion. Mathieu Shiner lui-même semble en avoir été la cause. Il avait fait venir des vivres et des tonneaux de vin. Les Suisses étaient trop bien, adossés à la grande ville, qui leur fournissait tout. Les Français, au contraire, n'eurent pas tous à manger.

Le roi buvait de l'eau sanglante qui lui fit vomir son repas. Il avait prudemment fait éteindre son feu; non vu, il voyait tout, et pouvait assister à la bombance des Suisses.

Le cardinal croyait la bataille gagnée, il l'écrivit à Rome et partout.

Toute la nuit donnèrent les cors sinistres d'Unterwald et d'Uri pour rallier les Suisses; les Français sonnèrent leurs trompettes. Le roi, qui par moment se trouva presque seul, comme Charles VIII à Fornoue, avait un Italien avec lui, qui sonna constamment comme Roland Furieux sonnait à Roncevaux. On pensa bien que cette puissante trompette, qui faisait taire les autres, sonnait où était le roi, et l'on s'en rapprochait.

Nul ne doute que les vieux et expérimentés capitaines La Trémouille, La Palice, Trivulce, n'aient bien mis la nuit à profit. Galeo et Pietro en profitèrent surtout pour changer les positions de l'artillerie. Le roi avait soixante-douze grosses pièces, un nombre infini de petites. C'est le spectacle qu'eurent les Suisses au matin. Derrière ce confus rideau de troupes éparses, une armée entière s'était reformée; de tous côtés, entre les corps, canons, fauconneaux, serpentines, montraient la gueule et attendaient.

L'homme des Bandes noires, Fleuranges, avoue magnanimement, à la gloire de ses ennemis, que si les Suisses n'attaquèrent pas la nuit, c'est que vraiment ils n'étaient pas en nombre suffisant.—Et, s'ils avaient bien fait la veille, dit-il, ils firent encore mieux le matin.—Mais l'artillerie les reçut rudement, et ils virent vingt mille lansquenets qui, parfaitement remis et ralliés, présentaient vingt mille piques. Cette grande attitude leur imposa; «ils glissèrent outre,» et n'essayèrent pas de les enfoncer. Il y eut même des Suisses qui se souvinrent que ces braves, après tout, étaient aussi des Allemands. «Un gros capitaine sortit des rangs, alla aux lansquenets et se mit à les haranguer; on tira sur lui au plus vite, de peur qu'ils n'entendissent trop bien; il fut tué.»

Cependant, d'autres s'avisèrent de marcher sur l'artillerie, de l'enlever; déjà, la veille, ils avaient pris plusieurs canons. «Je vis, dit du Bellay, un Suisse qui, passant toutes les batailles, vint toucher de la main sur l'artillerie du roi, où il fut tué. Et, sans la gendarmerie, qui soutint le faix, on était en hasard.» Les Suisses furent plus écrasés que vaincus; hommes et chevaux, couverts de fer, fondant sur eux de tout leur poids, il fallait à des fantassins, non-seulement le plus ferme courage, mais une grande dextérité pour choisir juste les rares défauts de la cuirasse où pouvait pénétrer le fer. Les parfaites armures étaient celles des très-grands seigneurs et de leurs chevaux de bataille. Ce furent eux, cette fois, qui chargèrent définitivement, mais non sans grand dommage. Bon nombre mesurèrent la plaine; plusieurs même restèrent et périrent. Chose toutefois rare et difficile: il fallut que les Suisses frappassent soixante-deux coups sur le fils de La Trémouille pour le blesser mortellement. Le frère du connétable périt aussi. Claude de Guise, à la tête des lansquenets, fut porté par terre, et des bataillons entiers passèrent sur lui; il eût péri sans un écuyer allemand qui se jeta devant lui, reçut les coups à sa place, jusqu'à ce qu'une nouvelle charge écartât les Suisses. Il en fut à peu près de même de Fleuranges; lui et ses gens d'armes furent accrochés des hallebardes, tirés de leurs chevaux blessés; «et sans monsieur de Bayart, qui tint bonne mine et ne l'abandonna pas, sans point de faute, il étoit demeuré.»

Remonté à cheval, Fleuranges vit que les Suisses étaient décidément rompus. Ils avaient tâté l'arrière-garde et avaient été repoussés. Un de leurs corps s'était jeté dans une grande cassine où l'on avait logé force tonneaux de vin de Beaune; ils lui livrèrent bataille, s'y noyèrent, si bien que Fleuranges y mit le feu sans qu'ils s'en occupassent; ils furent brûlés plus de huit cents.