À lui de défendre la chrétienté, de résister au conquérant Sélim, nouveau Mahomet II.

À lui de balancer le monstre hétérogène du triple empire de Charles-Quint, qui, se formant de mort en mort et par successions, sans bruit, tout doucement, menaçait bientôt d'engloutir l'Europe.

À lui enfin de délivrer l'Italie et de prendre Rome, de réformer l'Église.

Le pape avait raison de craindre et de dire: «Que deviendrons-nous?»

Cette grande force de François Ier n'était pas seulement de circonstance et de situation: elle était aussi personnelle. Tout réussit à la jeunesse, tout lui sourit. La sienne véritablement faisait grande illusion. Ce qu'on voyait de mal en lui, on l'attribuait à ses vingt ans; mais le bien dominait, et la belle apparence. Ce magnifique jeune homme fascinait tout le monde par la parole et par l'épée, par cette figure aimable qui, après Marignan, apparut imposante. Elle n'était point fine, mais forte et belle alors. L'hilarité menteuse qu'il avait dans les yeux semblait gaieté française et noble gaillardise de gentilhomme et de soldat. Ni Charles VIII, ni Louis XII, les sauveurs prédits par Savonarole, n'avaient répondu aux exigences de l'imagination populaire; l'un, petit, mal bâti, difforme par sa grosse tête, l'autre, cacochyme, bourgeois, roi des bourgeois. Celui-ci, au contraire, beau de race, de fleur de jeunesse, plus beau de sa victoire, trouvant pour tous, sur sa langue facile, des mots de grâce et d'espérance, n'était-il pas enfin, pour l'Italie et pour le monde, ce Messie promis, attendu?

Sa famille l'encadrait, l'embellissait. On le voyait dans l'auréole qu'a tout être aimé, noble apparition entre deux femmes et deux amours, sa mère, ardente et belle encore, sa fine et charmante sœur, la Marguerite des Marguerites, qui disait: «Notre trinité!...»

Son respect pour sa mère, excessif dans un roi, semblait d'un bon cœur tout nature, qui n'était blasé ni gâté. Il ne lui parlait guère que la toque à la main, abaissant sa grande taille et le genou plié.

Ce sentiment de la famille, ces dons aimables de jeunesse, lui auraient aisément donné la faveur populaire s'il eût eu seulement le bon sens de ne pas la repousser. Sa politique était toute tracée. Une grande révolution, de vingt formes diverses, dans l'État, dans l'Église, fermentait en Europe. Elle allait éclater partout, mais à des moments différents, sans accord, sans entente, avec ce trait commun toutefois que tous ces mouvements regardaient vers l'Église. Sans les biens ecclésiastiques, l'État ne pouvait plus vivre un seul jour. On le vit en Espagne même et autres pays catholiques, qui ne prirent pas les biens, mais grande partie du revenu. Cette révolution financière était partout liée à la diversité des révolutions politiques. Des masses immenses, impatientes, fermentaient et bientôt tourbillonnaient aveuglément, cherchant un centre hors d'elles-mêmes.

Qu'avait à faire le jeune roi et le roi-chevalier? d'être, en effet, et chevalier et jeune, fidèle à cette tradition de générosité qu'il se flattait de suivre. Ce que l'armée française avait été à Pise, le roi devait l'être en Italie, en Allemagne, en Europe. Si l'on eût cru réellement qu'il voulut être le protecteur des faibles et le centre de la résistance contre le pape et la maison d'Autriche, il était le maître du monde. Cette politique, sans doute chimérique aux yeux des procureurs qui gouvernaient la France sans rien connaître de l'Europe, était la seule pratique. Cette folie était la sagesse.

Qui s'y serait opposé? l'Angleterre seule peut-être. Nulle autre alors ne le pouvait. Le roi y tenait Wolsey, l'homme dirigeant, qui croyait ne pouvoir sans lui arriver à la papauté. Il eût tenu l'Angleterre même, par une grande guerre d'Écosse, s'il eût fortement soutenu ce pauvre pays. Il ne suffisait pas d'y mettre un régent français, comme on fit. Il fallait largement pensionner les clans, encourager la trop légitime défense de cette race contre la féodale Angleterre. Les highlander n'auraient pas disparu de la terre, et la haute Écosse ne serait pas ce qu'elle est aujourd'hui. La France aurait sauvé un peuple en se défendant elle-même. Seulement il fallait pour cela de grandes ressources, qu'on ne pouvait trouver que dans la révolution ecclésiastique.