Athlètes vaillants de la sottise et ses champions émérites, sûrs de n'avoir point de rival, et d'être par dessus tous les hommes, doctement, logiquement sots!

Les systèmes pouvaient passer; mais la sottise est immortelle. Quand tous les fantômes de la scolastique disparurent, soufflés par Ockam, la scolastique subsista, comme institution gymnastique, immuable école du Rien.

Deux historiens illustres ont honoré son tombeau. Hutten, d'une plume naïve, écrit les effusions touchantes de la moinerie ignare et de la Bêtise. Rabelais, d'une haute formule, résume la Sottise savante et le génie de l'École, posant l'horrifique question: «On demande si la Chimère, bourdonnant dans le vide, ne pourrait pas dévorer les secondes intentions? Question débattue à fond pendant douze ou quinze semaines au concile, etc.»

§ VII
Proscription de la nature[7].

On avait assez adroitement, ce semble, bouché et calfeutré les trous par où aurait pu passer la lumière. On avait, chose ingénieuse, au lieu de faire des aveugles qui eussent eu la fureur de voir, on avait fait des myopes, des oiseaux de nuit, qui n'aimaient point du tout à voir, auxquels on disait hardiment: «Regardez, vous avez des yeux.»

On avait également découragé les deux puissances, la raison et la déraison, la logique et la prophétie, de sorte que l'esprit humain, à qui l'on interdisait son procédé régulier, n'avait plus même la ressource de ces héroïques folies par lesquelles il atteint d'un bond ce qu'on lui défend de toucher. Entre la marche et le vol, également prohibés, permis de ramper sur le ventre; l'autorité satisfaite instituait des courses au clocher pour la chenille et la limace et leur proposait des prix.

Tout cela, c'est le lendemain du Connais-toi d'Abailard et de l'Évangile éternel, également étouffés; c'est la florissante époque du Lombard, où son manuel de sottise eut deux cents commentateurs. Mais voyez! L'esprit humain a un tel fond de révolte et de perversité native, qu'exclu de l'étude de l'âme et des libertés du monde intérieur, il commença à regarder sournoisement du côté de la nature. Plus de libre raison, d'accord; plus de poésie, à la bonne heure. Mais du moins, si l'on observait!... Est-ce donc une grande hérésie que de recueillir les herbes des champs, d'assister l'homme malade, de tirer des simples la vie qu'y mit Dieu et qui peut réparer la nôtre?

Prenez garde, mon fils, prenez garde. Il n'y a pas, en effet, de plus monstrueuse hérésie. Eh! c'est justement pour cela que les Juifs et les Arabes sont maudits de Dieu. Misérables! ils n'ont pu comprendre que la maladie est un don, un avertissement du ciel, un léger purgatoire de ce monde en déduction des supplices de l'autre. Dieu aussi, pour punition, a multiplié autour d'eux toutes les tentations de la terre. Véritables paradis du diable, la huerta de Valence et la vega de Grenade ont accumulé sur un point tous les trésors des trois mondes, Europe, Afrique et Asie. Soie, riz, safran, canne à sucre, dattier, bananier, myrrhe, gingembre, al-bricot et al-coton, leur tyrannique industrie a violenté les climats, embrouillé l'œuvre de Dieu. Ces barbares, qui ont trouvé la poudre, le papier et la boussole, ont eu la témérité d'élever des observatoires pour veiller de plus près le ciel, espionner les étoiles, que dis-je? ils les font descendre au moyen d'un verre convexe, les obligent de déposer leur image au fond d'une lunette obscure, d'avouer tous leurs mouvements, d'humilier sous l'œil de l'homme ces triomphants luminaires que l'Écriture et les Pères avaient sagement cloués au cristal immobile des cieux.

En un mot, les mécréants, renouvelant le péché d'Adam, se sont remis à manger les fruits de l'arbre de science. Ils ont cherché le salut, non dans le miracle, mais dans la nature; non dans la légende du Fils, mais dans la création du Père[8].

Comprenez donc ce monde-ci, comprenez le Moyen âge. Remarquez que pendant quinze siècles, Dieu le Père, Dieu le Créateur, n'a pas eu un temple et pas un autel. Son image, jusqu'au XIIe siècle, est absolument absente (Didron, Histoire de Dieu, approuvée par l'archevêque de Paris). Au XIIIe siècle, il se hasarde de paraître à côté du Fils. Mais il reste toujours inférieur. Qui s'est avisé de lui faire faire la moindre offrande, de lui faire dire une messe? Il reste avec sa longue barbe, négligé et solitaire. La foule est ailleurs. On le souffre; le Fils et la Vierge, maître de céans, ne l'expulsent pas de l'Église. C'est beaucoup. Qu'il se tienne heureux qu'on ne lui garde pas rancune. Car enfin il a été juif. Et qui sait si ce Jéhovah est autre que l'Allah de la Mecque? Arabes et Juifs soutiennent qu'ils sont croyants de Dieu le Père, et qu'en récompense il leur verse les dons de sa création.