Création, production, industrie de Dieu, industrie de l'homme, tous mots de sens peu favorables et mal sonnants au Moyen âge. La force génératrice, naïvement mise sur l'autel dans les anciennes religions, fait scandale dans celle-ci, pâle et blême religieuse devant qui on ose à peine parler de maternité. Si la mère est sur l'autel, c'est comme vierge. La mère n'est pas mère; le fils n'est pas fils. «Quoi de commun entre vous et moi?» Le père est-il père? non pas; nourricier et rien de plus. Les noëls du Moyen âge, implacable pour la modeste et souffrante image de Joseph, en font leur risée[9].

L'Ormuzd créateur de la Perse, le fécond Jéhovah des Juifs, l'héroïque Jupiter de Grèce, sont tous des dieux à forte barbe, amants ardents de la nature ou promoteurs énergiques des activités de l'homme. Le doux et mélancolique Dieu du Moyen âge est imberbe, et reste tel dans les vrais siècles chrétiens. Les monuments presque jamais ne lui ont prêté la barbe jusqu'au rude âge féodal. La barbe génératrice! à quoi bon, pour annoncer la fin prochaine du monde? Que sert d'engendrer pour mourir demain? Toute activité productive doit cesser. «Voyez les lis, ils ne savent pas filer, et ils sont mieux vêtus que vous.» Ainsi finit le travail. «À César ce qui est à César.» Toute patrie finit dans l'Empire. «Ni Grec, ni Romain, ni barbare.» L'Empire s'écroule, le barbare entre. Saint Paul même, démentant hardiment la loi Julia, tolère à peine le mariage; la famille aussi finit, et de la manière la plus froide, les époux se séparant d'un commun accord, lui moine, elle religieuse, bons amis, parfaitement unis dans l'idée de la séparation.

Voilà la vraie tradition. Si l'ordre de Saint-Benoît cultive un moment la terre, dans la disette qui suit l'invasion, c'est une dérogation forcée à l'inertie légitime. Tout bientôt rentre en son repos.

Comment la chaîne des temps allait-elle continuer? La course éternelle du monde, où, comme aux fêtes d'Athènes, «tous se passent le flambeau de la vie,» (et quasi currentes vitaï lampada tradunt), n'était-elle pas finie? N'était-ce pas fait de ce sublime chœur? Les dieux de la beauté, brisés, étaient enfouis dans la terre. Les manuscrits brûlés, perdus. Constantinople, elle-même, sous l'Isaurien iconoclaste, faisait aux muses la même guerre que faisait Grégoire le Grand. Le jour s'était vu où l'humanité ruinée, pauvre veuve, eut son dernier patrimoine réduit à une phrase de Porphyre dans la traduction de Boëce! L'occasion était belle pour renoncer à toute science, pour embrasser une bonne fois l'imbécillité. Pascal n'eût eu que faire de dire son mot pieux: «Abêtissez-vous.»

Ici vient la grande formule, qu'on ne manque jamais de dire: «Heureusement les moines étaient là, religieux conservateurs de l'antiquité, ses sauveurs. Écrivains infatigables, ces bons bénédictins copiaient, multipliaient les livres.» Et voilà justement où était le mal. Plût au ciel que les bénédictins n'eussent su ni lire ni écrire! Mais ils eurent la rage d'écrire et de gratter les écrits. Sans eux, la fureur des barbares, des dévots, n'eût pas réussi. La fatale patience des moines fit plus que l'incendie d'Omar, plus que celui des cent bibliothèques d'Espagne et de tous les bûchers de l'inquisition. Les couvents où l'on visite avec tant de vénération les manuscrits palimpsestes (c'est-à-dire grattés et regrattés), ce sont ceux où s'accomplirent ces idiotes Saint-Barthélemy des chefs-d'œuvre de l'antiquité.

«Me trouvant au mont Cassin, je demandai humblement la grâce de visiter la fameuse bibliothèque. Un moine me dit sèchement: «Montez, la porte est ouverte.» Il n'y avait ni porte ni clef. L'herbe poussait sur la fenêtre; les livres dormaient sur les bancs dans une épaisse poussière. J'ouvris force livres anciens, mais pas un complet; aux uns, il manquait des cahiers; à d'autres, on avait coupé des feuillets pour profiter des marges blanches. Je descendis les larmes aux yeux, et je demandai pourquoi cette mutilation barbare. Un moine me dit que ses frères, pour gagner quatre ou cinq sous, arrachaient, grattaient un cahier, et vendaient aux enfants de petits psautiers, aux femmes de petites lettres (sans doute des talismans).» Tel est le récit naïf de Benvenuto d'Imola.

Près de ces conservateurs admirables des manuscrits, il y avait une école arabe de médecine, la vieille école de Salerne, obstinément protégée par les rois qui voulaient vivre et faisaient cas des sciences qui pouvaient conserver la vie. Un Maure d'Afrique, à en croire la légende, voyageur hardi aux pays d'Asie, en avait apporté, traduit Hippocrate et Galien, premier trésor de cette école. Mais les Arabes ne s'en tenaient pas à cette impiété de lire l'ancienne médecine païenne. Hardis des encouragements du prince des impies, l'empereur Frédéric II, ils firent cette chose intrépide, ce sacrilége sublime, d'ouvrir la mort pour lire la vie; ils assassinèrent, chose horrible, un cadavre qui n'y sentait rien, tuèrent une chose pour sauver des hommes. Leur protecteur, penseur hardi, charmant poète et mauvais croyant, passait pour un tel scélérat qu'on crut pouvoir lui attribuer le livre des Trois Imposteurs, qui n'a jamais été écrit. Ce qui est sûr, c'est que ce grand prince, l'une des voix de l'humanité par qui l'Europe reprit son dialogue fraternel avec l'Asie, interrogea les docteurs musulmans, et posa cette question qui eût pu briser l'épée des croisades: «Quelle idée avez-vous de Dieu?»

Par Salerne, par Montpellier, par les Arabes et les Juifs, par les Italiens, leurs disciples, une glorieuse résurrection s'accomplissait du Dieu de la nature. Inhumé, non pas trois jours, mais mille ou douze cents ans, il avait pourtant percé de sa tête la pierre du tombeau. Il remontait vainqueur, immense, les mains pleines de fruits et de fleurs, l'Amour consolateur du monde. Les Maures avaient découvert ces puissants élixirs de vie que la Terre, de son sein profond, par l'intermédiaire des simples, envoie à l'homme, son enfant, et qui sont peut-être sa vie maternelle. La tendresse de ce Dieu-mère, qu'on ne sait comment nommer, éclatait, débordait pour lui. Le voyant faible, chancelant, qui ne pouvait aller à elle, elle s'élançait, la grande mère, la puissante nourrice, pour le soutenir dans ses bras.

Que pouvait lui rendre l'homme? Un grand cœur, une sublime et immense volonté. Un héros parut: c'est Roger Bacon (1214-1294).

Élève d'Oxford et de Paris, ayant épuisé d'abord la creuse théologie du temps, il apprit l'hébreu, le grec et l'arabe, tranchant les vieilles questions par cette simplicité hardie: «Il n'y a point de chrétien que celui qui lit l'Écriture.»