Les observateurs sont découragés. L'étude des faits est trop dangereuse. On s'abrite derrière les livres, on se ménage de vieux textes pour appuyer la science vaine, fantasque, d'imagination. Le champ de la vérité se stérilise; nulle découverte au XIVe siècle.
En revanche, l'erreur est féconde. Le peuple des hommes d'erreur, des bavards et des fripons, astrologues et alchimistes, va multipliant. Les mathématiciens sérieux au XIIe siècle, du temps de Fibonacci et de l'école de Pise, sont des sorciers au XIVe, des faiseurs de carrés magiques. Charlemagne avait une horloge qu'il avait reçue du calife; mais saint Louis, qui revient d'Orient, n'en a pas, et mesure ses nuits par la durée d'un cierge. La chimie, féconde chez les Arabes d'Espagne, et prudente encore chez Roger Bacon, devient l'art de perdre l'or, de l'enterrer au creuset pour en tirer de la fumée. La reculade que nous notions en philosophie, en littérature, se fait plus magnifique encore et plus triomphante dans les sciences. Copernic, Harvey, Galilée, sont ajournés pour trois cents ans. Une nouvelle porte solide ferme la passage au progrès, porte épaisse, porte massive, la création d'un monde de bavards qui jasent de la nature sans s'en occuper jamais.
Bonne légion de renfort pour l'armée immense des sots.
§ VIII
Prophétie de la Renaissance.—Évangile éternel.—Impuissance de Dante.
La Renaissance s'était présentée au XIIe siècle comme la sibylle à cet ancien roi de Rome, les mains toutes pleines d'avenir, chargées des livres du destin. Il hésite; de cinq volumes, elle en brûle deux, et pour trois demande le même prix que pour cinq. Il hésite; deux volumes disparaissent encore dans les flammes. Il lui arrache ce qui reste, et il l'achète à tout prix.
C'est ainsi que la Renaissance, en son premier essor, offrit tout d'abord à l'homme les voies rapides et directes de l'initiation moderne; si bien que les raisonneurs et les mystiques même de ce premier âge se font entendre de nous bien mieux que tous leurs successeurs. Puis, ce moment solennel étant passé et manqué, les voies de la Renaissance deviennent obliques, incertaines; elle ne s'achemine au but que par des circuits immenses, bien plus, par des tâtonnements, des impasses où elle se heurte. L'esprit humain fourvoyé, las de ces ambages infinis, s'asseoit plus d'une fois aux pierres du chemin, et là, comme un enfant qui pleure, ne veut plus écouter personne, ni marcher, ni avancer, sinon peut-être à reculons pour faire en arrière des pas rétrogrades qui doubleront sa fatigue et l'éloigneront du but.
Rappelons le point de départ, le premier critique, le premier prophète, l'auteur du Connais-toi toi-même, et la révélation de l'Évangile éternel.
Lorsque Abailard, proscrit de l'école de la montagne, proscrit de son asile même, l'abbaye de Saint-Denis, alla se cacher au désert, il y dressa l'autel nouveau du Paraclet, du Saint-Esprit, de l'Esprit de science et d'amour. Une telle lumière ne put se dérober. Les écoles le suivirent, avec toutes leurs nations, campèrent autour de lui, comme elles purent, bâtirent des cabanes. Une ville s'éleva au désert, à la science, à la liberté. Ce monde indigent d'écoliers se trouva riche en un moment pour bâtir le nouveau temple que devait garder Héloïse. Son abbaye du Paraclet, fondée de l'aumône du peuple, fut la première et la dernière église qu'on éleva au Saint-Esprit.
L'Esprit-Saint, misérablement oublié ou pauvrement représenté sous une figure bestiale, Abailard l'avait rétabli dans son droit par cette statue célèbre où les trois personnes de la Trinité parurent dans leur égalité, toutes trois sous visages d'hommes. Étrange trinité jusque-là, dans laquelle ne paraissaient ni le Père ni le Saint-Esprit!
Et il enseigna que l'Esprit était identique à l'amour, que le Fils était, non l'amour, comme le disait le Moyen âge, mais l'intelligence et la parole. Doctrine antique, conforme aux origines platoniciennes du christianisme. Doctrine de grande portée moderne, qui ouvrait l'interprétation, voulait sauver l'ancienne foi en lui ménageant le progrès, de sorte qu'elle allât s'étendant à la mesure du nouveau monde.