La voie théologique semblait décidément fermée. Les réformateurs de l'Église, les Pères du concile de Constance, un Gerson! brûlèrent vivant le fervent chrétien dont la foi différait si peu de la leur! Pour une dissidence extérieure, les partisans de Jean Huss furent voués à l'anathème, comme l'avaient été ceux qui renversaient l'édifice entier du christianisme. Un peuple fut livré à l'épée et toute la terre appelée à son extermination. Exemple inouï, terrible, des férocités de la peur. Gerson, à qui l'on attribuait l'Imitation de Jésus, n'aurait pas trempé ses mains dans le sang du juste s'il n'eût cru en faire un ciment pour réparer cette ruine croulante de l'Église, cette voûte lézardée qu'il suait à soutenir et qui s'affaissait sur lui.

C'était par des voies indirectes qu'on pouvait accélérer la fin du Moyen âge, de ce terrible mourant qui ne pouvait mourir ni vivre, et devenait plus cruel en touchant à sa dernière heure. La voie de la science était fermée depuis la persécution de Roger Bacon et d'Arnauld de Villeneuve. Mais l'art était moins surveillé. Les tyrans sentaient peu les liens profonds, intimes, qu'ont entre elles les libertés diverses de l'esprit humain, la chance que l'art affranchi pouvait donner à l'affranchissement littéraire et philosophique.

Notez que, si le vieux système faisait encore grande figure, c'était dans l'art: il le revendiquait comme sien, comme son œuvre et son fruit. Quand un système religieux s'est emparé de toute chose, chaque énergie productrice des activités de l'homme semble inspirée de ce système, et on lui en fait honneur. Déjà cependant Giotto, le grand peintre, tout en restant dans le cercle des sujets sacrés, avait montré, par un coup inattendu d'audace, combien en réalité il était libre de la vieille inspiration. Il avait laissé les types consacrés, les insipides et muettes figures du Moyen âge, pour peindre ce qu'il voyait, d'ardentes têtes italiennes, de belles et vivantes madones, qu'il entoura de l'auréole et mit hardiment sur l'autel. Changement immense qui doit renouveler la tradition, surtout quand, du fond du Nord, le puissant Van Eyck, laissant la fade couleur à l'œuf, fait flamboyer la vie dans cette brûlante peinture qui pâlit l'autre et l'envoya, ombre ennuyeuse, dormir près de la scolastique.

Là pourtant n'était pas vraiment le combat décisif de l'art. Le cœur de l'art chrétien, sa poésie, sa prétention d'effacer les âges passés, était dans l'architecture. L'ogive arabe et persane (des VIIIe et IXe siècles) avait été adoptée au XIIe par les francs-maçons, combinée avec génie dans des monuments sublimes. Cette révolution laïque, qui enleva l'architecture aux mains des prêtres, n'en faisait pas moins leur orgueil. L'Église s'y croyait invincible. À qui contestait sa logique ou mettait sa légende en doute, elle répondait en montrant cette légende de pierre, le miracle subsistant de ces voûtes improbables. Elle disait: «Voyez, et croyez.»

La tradition mystérieuse des maçons gothiques semblait au XIVe siècle exister surtout sur le Rhin. Elle y était venue tard, mais elle y avait fait école. Elle y dressait le monument d'ambition infinie où plusieurs ont voulu voir le type définitif de l'art, l'inachevable cathédrale de Cologne. L'Italie même ne semblait pas contester la primatie des loges maçonniques de Cologne et de Strasbourg. Elle leur rendait hommage, et le duc Jean Galéas ne crut, dit-on, pouvoir, sans leur secours, fermer les voûtes de Milan.

Cette papauté des francs-maçons, cette infaillibilité qui les constituait en une espèce d'Église d'art, cliente de l'Église théologique, trouva son douteur, son sceptique, dans un ferme esprit italien. Le florentin Brunelleschi, calculateur impitoyable, regarda d'un œil sévère ces fantasques constructions, contesta leur solidité, et contre leur orthodoxie fragile bâtit la durable hérésie qui maintenant est la foi de l'art.

Le gothique faisait bruit, ostentation de calcul et de nombres. Le sacro-saint nombre trois, le mystérieux nombre sept, étaient soigneusement reproduits, en eux-mêmes ou dans leurs multiples, pour chaque partie de ces églises. «Remarquez-bien, disait-on, ces 7 portes et ces 7 arcades, cette longueur de 16 fois 9 (9 lui-même est 3 fois 3); ces tours ont 204 pieds, c'est-à-dire 18 fois 12, encore un multiple de 3, etc. Bâtie sur 3 et sur 7, cette église est très-solide.» Pourquoi donc alors tout autour cette armée d'arcs-boutants, ces énormes contre-forts, cet éternel échafaudage qui semble oublié du maçon? Retirez-les; laissez les voûtes se soutenir d'elles-mêmes. Tout ce bâtiment, vu de près, communique au spectateur un sentiment de fatigue. Il avoue, tout neuf encore, sa caducité précoce. On s'inquiète, on est tenté, le voyant chercher tant d'appuis, d'y porter la main pour le soutenir.

Que laisse-t-il au dehors, sous l'action destructive des pluies, des hivers? Les appuis qui font sa solidité. Vous diriez d'un faible insecte montrant, traînant après lui un cortége de membres grêles, qui, blessés, le feront choir. Une construction robuste abriterait, envelopperait ses soutiens, garants de sa durée. Celle-ci, qui laisse aux hasards ces organes essentiels, est naturellement maladive. Elle exige qu'on entretienne autour d'elle un peuple de médecins; je n'appelle pas autrement les villages de maçons que je vois établis au pied de ces édifices, vivant, engraissant là-dessus, eux et leurs nombreux enfants, réparateurs héréditaires de cette existence fragile qu'on refait si bien pièce à pièce, qu'au bout de deux ou trois cents ans pas une pierre peut-être ne subsiste de la construction primitive.

S'il y a un monument romain à côté, le contraste est grand. Dans son altière solitude, il regarde dédaigneusement l'éternel raccommodage de son fragile voisin, et cette fourmilière d'hommes qui le fait vivre et qui en vit. Lui, bâti depuis deux mille ans par la main des légions, il reste invincible aux hivers, n'ayant pas plus besoin de l'homme que les Alpes ou les Pyrénées.

Ce contraste fut senti du calculateur italien. C'était, dit son biographe, un homme d'une volonté terrible, qui avait commencé par apprendre tous les arts au profit de l'art central qui trouve dans les mathématiques son harmonie et sa durée. Il avait l'âme de Dante, son universalité d'esprit, mais dominée et guidée par une autre Béatrix, la divine mélodie du nombre et du rhythme visible.