L'Évangile monastique, renouvelé alors par le livre de l'Imitation, nous dit: «Fuyez ce méchant monde.» L'Évangile héroïque (un livre? non, une âme) nous dit: «Sauvez ce monde, combattez et mourez pour lui.»

Et quel est ce révélateur, cet étonnant martyr qui prêche de son sang à travers les épées? C'est cette fille qui filait hier près de sa mère, une fille des champs, ignorante, une enfant. Mais sa force est son cœur, et dans son cœur est sa lumière[11].

Elle couvre la patrie de son sein de femme et de sa charmante pitié. Il y aura une patrie. Elle seule dit et sentit ce mot: «Le sang de France!» La France naîtra de cette larme.

Et, la patrie fondée, elle fonde sur le bûcher, dans son ignorance sublime qui confond les docteurs, l'autorité de la voix intérieure, le droit de la conscience.

Le monde va tomber à genoux? Vous le croyez; lui dresser un autel? Détrompez-vous. Quand le bûcher s'allume, quand l'antique légende, que tous ont à la bouche, reparaît, réelle, agrandie, personne ne la reconnaît, personne n'y prend garde. Et c'est nous, critiques modernes, qui trouvons si tard la sainte relique, pour l'associer aux nôtres, aux grands morts de la liberté.

Ô génération malheureuse! Âge désespéré qui vit sans voir! Est-ce donc l'excès des maux, la torpeur des misères, la faim, la voix du ventre, qui ferma votre oreille, boucha vos yeux et votre esprit? Non, même avant ces maux, un pesant prosaïsme, une léthargie de plomb, avaient envahi le siècle, disons mieux, un néant! Maîtres jaloux du peuple, ses prétendus éducateurs n'avaient formé qu'un peuple d'ombres. La stérilité, tant prêchée, avait trop réussi. Le Moyen âge, en s'en allant, laissait derrière lui un désert.

Qui restait pour entendre Dante? Personne. Et pour comprendre Ockam, quand il brisa la scolastique? Personne. Tout fut anéanti. Combien moins restait-il des hommes pour entendre Jeanne d'Arc, l'Évangile héroïque du peuple, la prophétie vivante de la Révolution?

Il s'était fait plus que le vide, plus que le désert et la mort. Car une chose vivait, la discorde, le germe du fatal divorce, dont nous goûtons toujours les fruits, et qui est le malheur durable de ce peuple: deux Frances en une, deux peuples, peu amis, de culture diverse et contraire. Aux pires siècles du Moyen âge, quand tous, peuple et barons, chantaient les mêmes chants, et le Dies iræ, et le chant de Roland, il y avait, certes, de dures différences sociales, pourtant quelque unité d'esprit. Vers le XIIe siècle, les hautes classes voulant des chants à elles, une littérature raffinée, le clergé a gardé le peuple et s'est couché dessus, se chargeant seul de lui. Malheur à qui y eût touché! Ce nourricier, comment l'a-t-il nourri? De latin qu'il ne comprend plus, d'abstractions byzantines qu'Aristote n'aurait pas comprises. Cependant, par en haut, les grands, nobles ou riches, allaient, de plus en plus subtils; par en bas, morne, abandonné, restait le peuple. La distance a grandi toujours, la malveillance aussi. Pas un mot de langue commune, pas un chant vraiment populaire. La musique, qui relie tout en Allemagne, est nulle ici. Le XVIe siècle n'a point rapproché les deux peuples, et le fastueux XVIIe les a encore plus séparés. Quel paysan connaît Molière? Et que connaît-il? Rien du tout.

§ X
L'architecture rationnelle et mathématique.—La déroute du gothique[12].

Le premier coup senti, populaire, de la Renaissance devait avoir lieu dans l'art, et cela pour deux raisons.