Voyez vous-même. En 1300, l'œuvre la plus inspirée, la plus calculée du genre humain, ce mortel effort de science et de passion concentrée, la Divine Comédie, passe et n'a nulle action. Florence, qui à ce moment succède partout aux Juifs, dans la banque et dans l'usure, a bien autre chose à faire. L'Italie, antidantesque, ne lit que le Décaméron. Le grand poème théologique est renvoyé à saint Thomas, à l'École et à l'Église, aux prédications du dimanche.
Pétrarque, bien plus populaire, échoue dans son pieux effort d'exhumer l'antiquité. Il attire les maîtres grecs, mais ils n'ont point d'écoliers. Ombre errante d'un monde détruit, lui-même va rejoindre ses morts, sans pouvoir relever leur culte. On le trouva sur un Homère qu'il baisait et ne pouvait lire.
Les vrais restaurateurs de Rome, zélateurs de l'ancien Empire, c'étaient nos légistes, ce semble, ce Guillaume Nogaret, qui porta à Boniface VIII le soufflet de Philippe le Bel. Le droit du salus populi, attesté contre les papes, l'est bientôt contre les rois. Les Marcel et les Artevelde croient fonder la République sur la base de la bourgeoisie. Celle-ci se dérobe et s'efface, s'aplatit, et tout s'écroule.
Née hier à peine du peuple, elle le voit avec épouvante dans sa première apparition. La révolution de Paris ne veut avoir rien de commun avec la Jacquerie des campagnes. Elle en frémit, en a horreur. Ce Lazare ressuscité est tellement défiguré, que tout fuit à son approche; est-ce un homme encore? on en doute, on se dispense d'en avoir compassion.
Et pourtant, à ce moment, une révolution commençait, obscure, mais grande et sainte, prélude d'unité fraternelle. Le génie de chaque nation, qui est surtout dans sa langue, révélait, par de timides tentatives, par un premier bégayement, ce mystère d'unité: Patrie!
L'Italie commençait à parler le même idiome; aux dialectes effacés succédait la langue du si. La France dénouait la sienne dans Froissard, son charmant conteur. En attendant que Luther rendît son Verbe à l'Allemagne, un simple, un héros, un prophète, Jean Huss, avait formulé celui de la Bohême, évoqué le génie slave, créé sa patrie et sa langue.
Patrie! mot saint! pourquoi faut-il qu'en t'écrivant la vue se trouble et s'obscurcissent les yeux? Est-ce ta longue et tragique histoire, l'accablant souvenir de tant de gloire, de tant de chutes, qui pèse trop sur notre cœur? Ou bien ton point de départ, la Passion douloureuse qui commence ton Incarnation, l'histoire de cette femme en qui tu apparus, et qui, contée cent fois, cent fois renouvelle les larmes?
Le monde, abreuvé de légendes et de faux miracles, vit le vrai et le réel, un miracle sûr, ne le sentit pas.
Quelle légende pourtant, quelle fable se soutient devant cette histoire? Des trente mille incarnations de l'Orient, des dieux mortels de l'Occident, héros, sages ou martyrs, qui osera lutter ici?
Songez-y bien. Ici, ce n'est pas un docteur, un sage éprouvé par la vie et fort de ses doctrines. Ce n'est point un martyre passif, repoussé, accepté. C'est un martyre actif, voulu, prémédité, une mort persévérante de blessure en blessure, sans que le fer décourage jamais, jusqu'à l'affreux bûcher.