«Il y a ou trois âges, ou trois ordres de personnes parmi les croyants. Les premiers ont été appelés au travail de l'accomplissement de la Loi; les seconds, au travail de la Passion; les derniers, qui procèdent des uns et des autres, ont été élus pour la Liberté de la contemplation. C'est ce qu'atteste l'Écriture lorsqu'elle dit: «Où est l'Esprit du Seigneur, là est la Liberté.» Le Père a imposé le travail de la Loi, qui est la crainte et la servitude; le Fils, le travail de la Discipline, qui est la sagesse; le Saint-Esprit offre la Liberté, qui est l'amour. Le second âge, sous l'Évangile, a été, est libre, en comparaison de celui qui précéda, mais non relativement à l'âge à venir.
«Au peuple juif a été commise la lettre de l'Ancien Testament; au peuple romain, la lettre du Nouveau; aux hommes spirituels a été réservée l'intelligence spirituelle qui procède de l'un et de l'autre.»
Le mystère du royaume de Dieu apparut d'abord comme dans une nuit profonde, puis il est venu à poindre comme l'aurore; un jour il rayonnera dans son plein midi; car, à chaque âge du monde, la science croît et devient multiple. Il est écrit: «Beaucoup passeront, et la science ira se multipliant.»
«Le premier âge est un âge d'esclaves; le second, d'hommes libres; le troisième, d'amis. Le premier âge, de vieillards; le second, d'hommes; le troisième, d'enfants. Au premier, les orties; au second, les roses; au dernier, les lis.» (Concordia, p. 9, 20, 96, 112.)
Voilà ce que Tertullien n'a point vu, et qui est grand, vraiment inspiré de l'Esprit, de la lumière des cœurs. L'ancien docteur menait la foi de l'enfance à l'âge mur; et Joachim la montre qui devient jeune d'âge en âge; pour fruit de la maturité, pour couronne de la sagesse, il nous promet l'enfance. Oh! sublime parole! La sainte enfance héroïque du cœur; c'est par elle, en effet, que toute vie recommence!
Règne du libre esprit, âge de science et d'enfance à la fois! Doctrine attendrissante qui embarque le genre humain dans ce vaisseau d'amis où Dante aurait désiré voguer pour toujours, où nous-mêmes demandons à Dieu de naviguer de monde en monde!
Ce grand enseignement était l'alpha de la Renaissance. Il circula dès lors comme un Évangile éternel. Plusieurs l'enseignèrent dans les flammes. Et Jean de Parme, aux Cordeliers, professa hardiment: «Quod doctrina Joachimi excellit doctrinam Christi.»
§ IX
L'évangile héroïque.—Jean et Jeanne.—Efforts impuissants.
Le premier mot de la Renaissance était dit, et le plus fort. Toutes ses tentatives ultérieures, celles même du XVIe siècle, sont relativement rétrogrades. L'originalité de génie et d'invention, la grandeur des caractères, ne feront rien à cela, jusqu'au XVIIIe siècle. La porte a été ouverte et elle a été fermée. Tout ce qu'on essayera maintenant, pour s'affranchir du Moyen âge, se fait lentement, à grand'peine, et avec peu de succès. Pourquoi? C'est que ces efforts se font dans le cadre même du système dont on veut sortir. On le veut, on ne le veut pas. On en sort, et l'on n'en sort pas. Joachim de Flore lui-même s'excuse, repousse bien loin l'idée d'Évangile éternel. À qui offre-t-il son livre? Au pape même qu'il anéantit. Dante qui, cent ans après, a levé le sceau des trois mondes, humanisé le Moyen âge par la force de son cœur, il le détruit dans un sens, mais dans l'autre il le consacre, lui prêtant, par son génie, un nouvel enchantement[10]. Luther même, au XVIe siècle, dans son élan héroïque, «dans son mépris magnifique et de Rome et de Satan,» vous croyez qu'il va démolir le passé de fond en comble. Point du tout. Il veut un passé plus antique, et par saint Paul il prétend y retourner.
Spectacle extraordinaire, étrange, auquel il faut bien s'arrêter. Dans ces âges de fer et de plomb, de 1300 à 1500, la Providence prodigue les miracles, et c'est en vain. Elle secoue l'humanité et ne la réveille pas. Ferreus urget somnus. Dieu ne sait plus que croire de sa création.