Personne ne fut plus admiré que Léonard de Vinci. Personne ne fut moins suivi. Ce surprenant magicien, le frère italien de Faust, étonna et effraya. Il ne fut encouragé ni de Florence ni de Rome. Milan imita ses peintures, faiblement, de loin. Ce fut tout. Il resta seul, comme prophète des sciences, comme le créateur hardi, qui, en face de la nature, enfante et combine comme elle, lui rend vie pour vie, monde pour monde, la défie. Prenez-moi les agréables arabesques du Vatican, faibles représentations de la nature animale, et placez-les à côté du combat où Vinci a mis aux prises ses ardents coursiers qui se mordent, ces guerriers barbares vêtus d'armures monstres, d'écailles de serpents, de scorpions, vous verrez où est la science. Raphaël copie toujours le cheval de Marc-Aurèle, lorsque, depuis tant d'années, Vinci avait peint le cheval avec la savante énergie de Rubens et la spécialité de Géricault.

Revenons au XVe siècle. Ces élans suivis de chutes, ces efforts de Brunelleschi, de Van Eyck, après lesquels on retombe, ne révèlent que trop une chose, c'est leur grande sollicitude. Les mille artistes de Florence, les trois cents peintres de Bruges, n'empêchent pas que les grands novateurs en peinture, en architecture, ne meurent sans enfants légitimes, et n'attendent longtemps leur postérité. Guttenberg et Colomb même (comme on le verra), après une odyssée pénible d'efforts, de recherches, d'essais avortés, ne trouvent nullement, le but atteint, les résultats immédiats que devaient faire espérer leurs étonnantes découvertes. Un abîme reste évidemment entre ces cinq ou six hommes, les héros de la volonté, et la foule, misérablement entravée et arriérée, qui ne peut se soulever du Moyen âge gothique et de l'aplatissement du XVe siècle.

L'imprimerie, bienfait immense qui va centupler pour l'homme les moyens de la liberté, sert d'abord, il faut le dire, à propager les ouvrages qui, depuis trois cents ans, ont le plus efficacement entravé la Renaissance. Elle multiplie à l'infini les scolastiques et les mystiques. Si elle imprime Tacite, elle inonde les bibliothèques de Duns Scot et de saint Thomas; elle publie, elle éternise les cent glossateurs dit Lombard qu'on délaissait dans la poussière. Submergées des livres barbares du Moyen âge qu'on exhume à la fois, les écoles subissent une déplorable recrudescence d'absurdités théologiques.

Peu ou rien en langue vulgaire. Les livres anciens se publient avec une extrême lenteur. C'est quarante ou cinquante ans après la découverte qu'on s'avise d'imprimer Homère, Tacite, Aristote. Platon est pour l'autre siècle. Si l'on publie l'antiquité, on publie et republie bien autrement le Moyen âge, surtout ses livres de classes, les sommes, les abrégés, tout l'enseignement de sottise, des manuels de confesseurs et de cas de conscience; dix Nyder contre une Iliade; pour un Virgile, vingt Fichet.

L'imprimerie avait, il est vrai, rendu à l'humanité le service immense de lui mettre entre les mains le livre auquel depuis si longtemps elle obéissait sans le connaître. Aux Bibles latines innombrables succédèrent les traductions, dix-sept rien qu'en allemand! L'embarras était pourtant dans l'énormité de ce livre, dans la variété des ouvrages qu'il réunit. L'humanité était ravie de tenir son Dieu écrit, étonnée et effrayée de lui trouver cent visages. Le premier attribut de Dieu, l'unité, l'immutabilité, semblait en contradiction avec cette diversité infinie, changeante. On aurait voulu un symbole, on eut une encyclopédie. On aurait voulu un type, simple, applicable, qu'on pût imiter. L'esprit du temps était inquiet, mais non pas révolutionnaire. Les audacieux du Moyen âge qui prièrent le Christ d'abdiquer étaient extrêmement loin. Le XVe siècle, en inventant, n'aurait voulu qu'imiter. Mais les types bibliques, peu en rapport avec ceux de l'Évangile, compliquèrent la question. David tentait plus que Jésus.

De ce pêle-mêle immense de la Bible, de tant de doctrines contraires (par exemple, pour et contre le péché originel), sortirait-il un principe vainqueur qui fît oublier les autres, les dominât pour quelque temps? Il y avait bien peu d'apparence. Jean Wessel, grand et savant prédicateur qui lisait la Bible en hébreu, prêcha partout sur le Rhin la doctrine que Luther devait répandre plus tard avec ce merveilleux succès. Le temps n'était pas venu. On y fit peu d'attention. Devant un objet trop multiple, le premier effet était de vertige. L'esprit humain, étourdi, ahuri, au lieu de choisir, restait immobile et ne prenait rien.

§ XII
La farce de Patelin.—La bourgeoisie.—L'ennemi.

L'œuvre saillante du XVe siècle, la forte et vive formule qui le révèle tout entier, le perce de part en part, c'est la farce de Patelin, publiée tout récemment par le très-habile éditeur qui déjà nous avait donné le Chant de Roland.

Le critique, d'une main sûre, a touché le premier et le dernier monument du Moyen âge; celui-ci, non moins important, non moins expressif. Fait pour un âge de fripons, Patelin en est le Roland, la Marseillaise du vol.

L'avocat dupe le marchand, le renvoie payé de grimaces, de la farce sacrilége d'une agonie bien jouée. Mais lui-même, le fin et l'habile, il est dupé par le simple des simples, le bon, l'ignorant Agnelet, pauvre berger qui le paye d'une monnaie analogue, parlant comme ses moutons, bêlant dès qu'il s'agit d'argent, et ne sachant dire que !