Noble enseignement mutuel de la bourgeoisie au peuple. Celui-ci n'est pas si grossier que, sur ces modèles honorables de l'avocat, du marchand, il ne puisse devenir escroc.
L'éditeur veut que Patelin ait pour auteur l'écrivain auquel nous devons le roman le plus répandu du siècle, le Petit Jehan de Saintré. Peu importe. Ce qui est sûr, c'est que ce roman éclaire l'abaissement de la noblesse aussi bien que Patelin a exprimé la bassesse du peuple et de la bourgeoisie.
C'est un pesant Télémaque du XVe siècle, écrit pour l'éducation d'un prince, œuvre ennuyeuse et pédantesque visiblement copiée et mêlée de plusieurs romans. Les changements ne sont pas heureux. La donnée seule est jolie, c'est l'histoire, commune au Moyen âge, du page favorisé par une grande dame, qui l'élève, le dirige, l'avance, et le rend accompli. Mais comment? par quel lourd et sot enseignement? Il faudra que Saintré ait une nature bien heureuse pour y résister. Entre autres choses, elle lui apprend la morale en vers techniques, dans le goût des Racines grecques. «Malle mori fame quàm nomen perdere famæ. Tristiniam mentis caveos plusquàm mala dentis.» (De l'âme crains l'abattement encore plus que le mal de dent, etc.) La reine Genièvre aurait donné à son favori Lancelot un coursier ou une épée; la princesse de Saintré lui met de l'argent dans la poche. La fin est ignoble. Saintré, revenu de la croisade, trouve sa place occupée par un gaillard de première force, un abbé de taille athlétique, qui le défie à la lutte. Le chevalier n'a garde d'accepter; il trouve plus simple de se servir de ses armes contre un homme désarmé. Tout cela devant la princesse éperdue et avilie. Voilà la reconnaissance du chevalier accompli pour sa protectrice, pour cette mère et nourrice, cette maîtresse adorée.
C'est le caractère de ce siècle, que les meilleures choses y nuisent. De même qu'en philosophie, la victoire du bon sens sur la scolastique n'a rien produit qu'un grand vide; ainsi, dans l'ordre politique, l'avénement de la justice, l'ascension des classes inférieures, ne crée rien de vraiment vital, rien qu'une classe amphibie, bâtarde, servilement imitatrice, qui ne veut que faire fortune et devenir une noblesse.
Mettons les deux classes en face. Pour l'âpreté intéressée, l'activité, la vigueur, le bourgeois éclipse le noble. Il est vert et plein d'avenir.
Le hardi bourgeois, Jacques Cœur, marchand d'esclaves, commerçant aux pays sarrasins, écrit sur sa maison de Bourges: «À vaillant cœur rien d'impossible.»
Le noble Jean de Ligny, de la maison impériale, met dans son blason un chameau pliant sous le faix: «Nul n'est tenu à l'impossible.» Il fut fidèle à sa devise. C'est lui qui livra la Pucelle.
Voilà la bourgeoisie bien haut dans cette chute de la noblesse. Eh bien, regardez à Versailles le portrait, non d'une bourgeoise, mais de la bourgeoisie même. Vous aurez l'idée précise de ce nouveau monde qui vient. Cette bonne et naïve statue est la femme d'un conseiller de Louis XI, la fille de Jean Bureau, homme de plume et de finances, qui fit une révolution dans les choses de la guerre, organisa l'artillerie. La fille de cet habile homme est elle-même une femme évidemment énergique, d'esprit et de sens. Point belle, il s'en faut de beaucoup, avouons-le, elle est plutôt d'une vigoureuse laideur, avec de déplaisants contrastes, jeune et vieille, doucereuse et dure, équilibrée cependant, robuste de corps et d'esprit, mais avec une complète absence de grâce et d'élévation. Une telle bassesse de visage implique presque infailliblement celle de l'âme.
Soyez sûrs, avec cette classe maintenant dominante en Europe, dans la France de Louis XI, dans les villes impériales d'Allemagne, même en Italie sous les Médicis, que la Renaissance ne se fera point par révolution populaire. Partout, au contraire, la bourgeoisie, qui fut l'ascension du peuple, sera un obstacle au peuple, l'arrêtera au besoin et pèsera lourdement sur lui.
Deux choses semblent faire la misère irrémédiable du temps.