C'est un temps soucieux, envieux, à l'image de la classe qui monte et influe, de la bourgeoisie. Plus libre, le paysan est plus inquiet qu'autrefois. Plus riche, le bourgeois a plus de soucis en tête. L'avocat et le marchand, le drapier ou Patelin, ont toujours peur qu'Agnelet ne leur mange leurs moutons et ne paye point la rente.
L'autre sujet de tristesse, c'est que la satire est usée. Les redites l'ont tuée.
Trois cents ans de plaisanteries sur le pape, les mœurs des moines, la gouvernante du curé, c'est de quoi lasser à la fin. Notez que les premières satires ont peut-être été les meilleures. Cette critique, extérieure et légère, bien loin de remédier au mal, l'avait corroboré plutôt, faisant diversion constante aux questions fondamentales. On discutait sur l'abus, sur le principe jamais. Telle avait été la France, d'autant moins révolutionnaire qu'elle était badine et rieuse.
De tant de rires que restait-il? Rien que l'aggravation des maux, le découragement, le désespoir du bien, l'ennui et le mal de cœur. Il semble que le jour ait baissé; le temps n'est pas noir, mais gris. Un monotone brouillard décolore la création. Que l'infatigable cloche sonne aux heures accoutumées, l'on bâille; qu'un chant nasillard continue dans le vieux latin, l'on bâille. Tout est prévu; on n'espère rien de ce monde. Les choses reviendront les mêmes. L'ennui certain de demain fait bâiller dès aujourd'hui, et la perspective des jours, des années d'ennui qui suivront, pèse d'avance, dégoûte de vivre. Du cerveau à l'estomac, de l'estomac à la bouche, l'automatique et fatale convulsion va distendant les mâchoires sans fin ni remède. Véritable maladie que la dévote Bretagne avoue, en la mettant toutefois sur le compte des malices du diable. Il se tient tapi dans les bois, disent les paysans bretons; à celui qui passe et garde les bêtes, il chante vêpres et tous les offices, et fait bâiller à mort.
Les efforts de fausse gaieté qu'on fait au XVe siècle, ces entreprises travaillées et préméditées pour faire rire, assombrissent encore le temps. Quoi de moins gai que ces moralités de Brandt et son Vaisseau des fous? J'aime autant les Danses des morts qu'on imprime sous toutes les formes. Faibles et plates allégories qui rappellent ennuyeusement le vertige frénétique d'un temps plus vivant du moins: les grandes danses de saint Gui, les rondes de Charles VI.
De ces belles inventions, celle qui est vraiment du temps et doit emporter le prix, c'est le baroque instrument qui simule un chœur du mauvaises basses, stupide caricature de la voix profonde des foules. Le serpent, dans une église chaque jour moins fréquentée, remplacera désormais le peuple, ou du moins diminuera le chœur trop coûteux des chantres. Douze chantres ivres ne produiraient pas un pareil mugissement. C'est la voix humaine déshumanisée et retombée à la bête, aux brutales harmonies d'un chœur d'ânes et de taureaux.
Voilà donc l'éducateur actuel du peuple. Entre l'office en latin et le catéchisme moins compris encore, il écoute le serpent. Son oreille est occupée par ces barbares mélodies. Il écoute, bouche béante, muet, distrait. De son corps, il est ici, il doit y être. Est-il sûr que son esprit ne s'envole pas hors de ces murs? Je n'en voudrais pas répondre. Je gagerais bien plutôt que cet esprit, captif et serf, n'en voltige pas moins aux champs, aux forêts. Croyez-vous donc, idiots, qu'on retienne lié dans un sac l'insaisissable lutin, l'éther de la pensée humaine?
Si vous voulez que je le dise, eh bien, non, l'homme que voici est loin, très-loin, partout ailleurs. Où est-il? Au chêne des fées, à la source où, depuis mille ans, on se réunit la nuit. Le croiriez-vous bien? Ce simple, dont la naïveté vous fait rire, il garde contre vous, mes maîtres, l'indépendante tradition des cultes que vous croyez éteints. La belle Diane des forêts, les libertés du clair de lune (puisque le jour est aux tyrans), sont chantées et fêtées le soir. Immuable au fond des sources, au crépuscule éternel des grandes forêts, réside l'Esprit des anciens jours, l'âme vivace de la contrée. Muet, mais indestructible, il voit en paix passer les dieux, ceux de Rome et d'autres qui passent. Il ne s'émeut, sachant trop bien que l'homme, dans ses inventions, n'a trouvé rien de plus pur que le cristal des sources vives, de plus ferme et de plus loyal que le cœur inviolé des chênes.
Innocente rébellion qui dure dans tout le Moyen âge. (Voir la Myth. de Grimm.) Innocente, je le répète, dans l'instinct d'un cœur simple et pur. Eh! qui ne sait que la meilleure âme de France, celle en qui renaquit la France, la sainte vierge Jeanne d'Arc, prit sa première inspiration aux marches lorraines, dans la mystérieuse clairière où se dressait, vieux de mille ans, l'arbre des fées, arbre éloquent qui lui parla de la Patrie?
Tels devaient être les effets du tout puissant retour du cœur vers la consolante mère, la Nature. Malheureusement ceux-ci ne sont point les vrais simples. Faussés, dévoyés si longtemps par l'effort bizarre d'un art insensé qui veut des enfants scolastiques, des paysans théologiens, ils n'évitent d'être idiots qu'en devenant fous. Un accès de sombre folie éclate en ce siècle; elle va gagnant par l'ennui et le désespoir. Sur la prairie des sorcières revient moins la blanche Diane que le détestable Arimane, l'aîné, le dernier des faux dieux.