§ XIII
La sorcellerie[13].—Résumé.

Le bon moine allemand Sprenger, qui a écrit le Marteau des sorcières, manuel fameux de l'inquisition, se demande pourquoi il y a si peu de sorciers et tant de sorcières, pourquoi le Diable s'entend mieux avec les femmes. À cette question il trouve vingt réponses savamment sottes; c'est que la femme a perdu l'homme, c'est qu'elle a la tête légère, qu'elle a en elle (Salomon l'assure) un abîme de sensualité, etc., etc. Il y a d'autres raisons, plus simples et plus vraies peut-être.

La femme, en ce temps bizarre, idéalement adorée en remplaçant Dieu sur l'autel, est dans la réalité la victime de ce monde sur laquelle tous les maux retombent, et elle a l'enfer ici-bas. Boccace, dans sa Griselidis, ne dit qu'une histoire trop commune, la dureté insouciante de l'homme pour le pauvre cœur maternel. L'homme se résignant pieusement aux maux qui frappent la femme, il résulte de son imprévoyance une fécondité immense, balancée par une immense mortalité d'enfants. La femme, jouet misérable, toujours mère, toujours en deuil, ne concevait qu'en disant (dit Sprenger): «Le fruit soit au Diable!» Vieille à trente ou quarante ans, survivant à ses enfants, elle restait sans famille, négligée, abandonnée. Et dans sa famille même, au dur foyer du paysan, quelle place a la vieille? Le dernier des serviteurs, le petit berger, est placé plus haut. On lui envie les morceaux, on lui reproche de vivre. En tel canton de la Suisse, il faut une loi écrite pour que la mère, chez son fils, conserve sa place au feu.

Elle s'éloigne en grondant, elle rôde sur la prairie déserte, elle erre dans les froides nuits, le fiel au cœur et maudissante. Elle invoque les mauvais esprits. Et, s'ils n'existent, elle en créera. Le diable, qui est en elle, n'a pas long chemin pour venir. Elle est sa mère, sa fiancée, ne veut plus adorer que lui.

Qui eût retenu cette femme? Dieu ne lui parlait qu'en latin, en symboles incompréhensibles. Le Diable parlait par la nature, par le Monde dont il est roi; les biens et les maux d'ici-bas proclamaient assez sa puissance. Le monde! croyez-vous que celle-ci y ait renoncé? Fanée, pauvre, déguenillée, huée des enfants, elle garde une volonté violente, un infini de haines, de désirs bizarres. (Où s'arrête-t-on une fois sorti du possible et lancé dans le désir?) Mais ce qu'elle acquiert surtout, c'est une diabolique puissance d'enfanter tout ce qu'elle veut. Elle enfante la maladie dont le voisin est frappé. Elle opère l'avortement que subit la dédaigneuse qui la regarde avec dégoût. Une royauté de terreur lui revient. On ne rit plus, on n'ose plus dire la vieille. C'est Madame, on la salue. La mère lui viendra les mains pleines, tremblante pour ses enfants. Le beau jeune homme y viendra, pour que son mariage ne manque, donnera tout ce qu'elle voudra, fera ce qui lui plaira. «La sorcière, en son grenier, a montré à sa camarade quinze beaux fils en habit vert, et dit: «Choisis, ils sont à toi.»

Sprenger raconte avec effroi qu'il vit, par un temps de neige, toutes les routes étant enfoncées, une misérable population, éperdue de peur, et maléficiée de maux trop réels, qui couvraient tous les abords d'une petite ville d'Allemagne. Jamais, dit-il, vous ne vîtes d'aussi nombreux pèlerinages à Notre-Dame-de-Grâce ou à Notre-Dame-des-Ermites. Tous ces gens, par les fondrières, clochant, se traînant, tombant, s'en allaient à la sorcière, implorer leur grâce du Diable. Quels devaient être l'orgueil et l'emportement de la vieille de voir tout ce peuple à ses pieds! Elle avait alors des envies fantasques, étant si puissante, d'être belle, aimée du moins. Elle s'amusait à rendre fous les plus graves personnages. Des moines d'un couvent disaient à Sprenger: «Nous l'avons vue ensorceler trois de nos abbés tour à tour, tuer le quatrième, disant avec effronterie: Je l'ai fait et le ferai, et ils ne pourront se tirer de là, parce qu'ils ont mangé...» désignant le moins appétissant des philtres.

Les sorcières, comme on le voit, prenaient peu de peine pour cacher leur jeu. Elles s'en vantaient plutôt, et c'est de leur bouche même que Sprenger a recueilli une grande partie des histoires qui ornent son manuel. C'est un livre pédantesque, calqué ridiculement sur les divisions et subdivisions usitées par les Thomistes, mais naïf, très-convaincu, d'un homme vraiment effrayé, qui, dans ce duel terrible entre Dieu et le Diable, où Dieu permet généralement que le Diable ait l'avantage, ne voit de remède qu'à poursuivre celui-ci la flamme en main, brûlant au plus vite les corps où il élit domicile.

Sprenger n'a eu que le mérite de faire un livre plus complet, qui couronne un vaste système, toute une littérature. Aux anciens pénitentiaires, aux manuels des confesseurs pour l'inquisition des péchés, succédèrent les directoria pour l'inquisition de l'hérésie, qui est le plus grand péché. Mais pour la plus grande hérésie, qui est la sorcellerie, on fit des directoria ou manuels spéciaux, des Marteaux pour les sorcières. Ces manuels, constamment enrichis par le zèle des dominicains, ont atteint leur perfection dans le Malleus de Sprenger, livre qui le guida lui-même dans sa grande mission d'Allemagne, et resta pour un siècle au moins le guide et la lumière des tribunaux d'inquisition.

Comment Sprenger fut-il conduit à étudier ces matières? Il raconte qu'étant à Rome, au réfectoire où les moines hébergeaient des pèlerins, il en vit deux de Bohême; l'un jeune prêtre, l'autre son père. Le père soupirait et priait pour le succès de son voyage. Sprenger, ému de charité, lui demande d'où vient son chagrin. C'est que son fils est possédé; avec grande peine et dépense, il l'amène à Rome, au tombeau des saints. «Ce fils, où est-il? dit le moine.—À côté de vous. À cette réponse, j'eus peur, et je me reculai. J'envisageai le jeune prêtre et je fus étonné de le voir manger d'un air si modeste et répondre avec douceur. Il m'apprit qu'ayant parlé un peu durement à une vieille, elle lui avait jeté un sort; ce sort était sous un arbre. Sous lequel? La sorcière s'obstinait à ne pas le dire.» Sprenger, toujours par charité, se mit à mener le possédé d'église en église et de relique en relique. À chaque station, exorcisme, fureur, cris, contorsions, baragouinage en toute langue et force gambades. Tout cela devant le peuple, qui les suivait, admirait, frissonnait. Les diables, si communs en Allemagne, étaient rares en Italie, une vraie curiosité. En quelques jours, Rome ne parlait d'autre chose. Cette affaire, qui fit grand bruit, recommanda sans nul doute le dominicain à l'attention. Il étudia, compila tous les Malleï et autres manuels manuscrits, et devint de première force en procédure démoniaque. Son Malleus dut être fait dans les vingt ans qui séparent cette aventure de la grande mission donnée à Sprenger par le pape Innocent VIII, en 1484.

Il était bien nécessaire de choisir un homme adroit pour cette mission d'Allemagne, un homme d'esprit, d'habileté, qui vainquît la répugnance des loyautés germaniques au ténébreux système qu'il s'agissait d'introduire. Rome avait eu aux Pays-Bas un rude échec qui y mit l'Inquisition en horreur et, par suite, lui ferma la France (Toulouse seule, comme ancien pays albigeois, y subit l'Inquisition). Vers l'année 1460, un pénitencier de Rome, devenu doyen d'Arras, imagina de frapper un coup de terreur sur les chambres de rhétorique (ou réunions littéraires), qui commençaient à discuter des matières religieuses. Il brûla comme sorcier un de ces rhétoriciens et, avec lui, des bourgeois riches, des chevaliers même. La noblesse, ainsi touchée, s'irrita; la voix publique s'éleva avec violence. L'Inquisition fut conspuée, maudite, surtout en France. Le Parlement de Paris lui ferma rudement la porte, et Rome, par sa maladresse, perdit cette occasion d'introduire dans tout le Nord cette domination de terreur.