L'armée, forte de soixante mille hommes au passage des Alpes, ayant laissé des corps détachés sur tout son chemin, n'en comptait guère, à Rome, plus de trente mille. Mais c'était le nerf même, les plus lestes et les mieux armés; pour être dégagée des faibles et des traînards, elle n'était que plus redoutable.
En tête marchait, au bruit du tambour, en mesure, le bataillon barbare des Suisses et Allemands, bariolés de cent couleurs, en courts jupons et pantalons serrés. Beaucoup étaient de taille énorme, et pour se rehausser encore, ils se mettaient au casque de grands panaches. Ils avaient généralement, avec l'épée, des lances aiguës de frêne; un quart d'entre eux portait une hallebarde (le fer en hache, surmontée d'une pointe à quatre angles), arme meurtrière dans leurs mains, qui frappait de pointe et de taille; chaque millier de soldats avait cent fusiliers. Ces Suisses méprisaient la cuirasse; le premier rang seulement avait des corselets de fer.
Derrière ces géants suisses venaient cinq ou six mille petits hommes noirs et brûlés, à méchantes mines, les Gascons, les meilleurs marcheurs de l'Europe, pleins de feu, d'esprit, de ressources, d'une main leste et vive, qui tiraient dix coups pour un seul.
Les gens d'armes suivaient à cheval, deux mille cinq cents, couverts de fer, ayant chacun, derrière, son page et deux varlets; plus, six mille hommes de cavalerie légère. Troupes féodales en apparence, mais tout autres en réalité. Généralement les capitaines n'étaient plus des seigneurs conduisant leurs vassaux, mais des hommes du roi commandant souvent de plus nobles qu'eux.
«En France, dit Guichardin, tous peuvent arriver au commandement.»
Les gros chevaux de cette cavalerie, taillés à la mode française, sans queue et sans oreilles, étonnaient fort les Italiens et leur semblaient des monstres.
Les chevau-légers portaient le grand arc anglais d'Azincourt et de Poitiers, qui, bandé au rouet, dardait de fortes flèches. Les Français avaient ainsi adopté les moyens de leurs ennemis.
Autour du roi marchaient à pied, avec la garde écossaise, trois cents archers et deux cents chevaliers tout or et pourpre; sur l'épaule, des masses de fer.
Trente-six canons de bronze, pesant chacun six mille, puis de longues couleuvrines, une centaine de fauconneaux venaient ensuite lestement, non traînés par des bœufs à l'italienne, mais chaque pièce tirée par un rapide attelage de six chevaux, avec affûts mobiles, qui, pour le combat laissaient leur avant-train, et sur-le-champ étaient en batterie.
Tout cela se dessinait aux flambeaux, sur les palais de Rome et dans la profondeur des longues rues, avec des ombres fantastiques, plus grandes que la réalité, d'un effet sinistre et lugubre. Tout le monde comprenait que c'était là une grande révolution et plus que le passage d'une armée; qu'il en adviendrait non-seulement les tragédies ordinaires de la guerre, mais un changement général, décisif dans les mœurs et les idées même. Les Alpes s'étaient abaissées pour toujours.