Dante a bâti sa cathédrale, et Brunelleschi calcule Santa Maria del Fiore. Mais on ne goûte que Boccace. L'orfévrerie domine l'architecture. La vieille église gothique, in extremis, s'entoure de petits ornements, frisures, guipures, etc., elle s'attife et se fait jolie.

La persévérante culture du faux, continuée tant de siècles, l'attention soutenue d'aplatir la cervelle humaine, a porté ses fruits. À la nature proscrite a succédé l'anti-nature, d'où spontanément naît le monstre, sous deux faces, monstre de fausse science, monstre de perverse ignorance. Le scolastique et le berger, l'inquisiteur et la sorcière, offrent deux peuples opposés. Toutefois les uns et les autres, les sots en hermine, les fous en haillons, ont au fond la même foi, la foi au Mal, comme maître et prince de ce monde. Les sots, terrifiés du triomphe du Diable, brûlent les fous pour protéger Dieu.

C'est bien là le fonds des ténèbres. Et il se passe un demi-siècle sans que l'imprimerie y ramène un peu de lumière. La grande encyclopédie juive, publiée dans sa discordance de siècles, d'écoles et de doctrines, embrouille d'abord et complique les perplexités de l'esprit humain. La prise de Constantinople, la Grèce réfugiée, n'aident guère; les manuscrits qui arrivent cherchent des lecteurs sérieux; les principaux ne seront imprimés qu'au siècle suivant.

Ainsi, grandes découvertes, machines, moyens matériels, secours fortuits, tout est encore inutile. À la mort de Louis XI et dans les premières années qui suivent, rien ne permet de prévoir l'approche d'un jour nouveau.

Tout l'honneur en sera à l'âme, à la volonté héroïque. Un grand mouvement va se faire, de guerre et d'événements, d'agitations confuses, de vague inspiration. Ces avertissements obscurs, sortis des foules, mais peu entendus d'elles, quelqu'un (Colomb, Copernic ou Luther) les prendra pour lui seul, se lèvera, répondra: «Me voici!»

HISTOIRE
DE FRANCE
AU XVIe SIÈCLE

LIVRE PREMIER

CHAPITRE PREMIER
LA FRANCE, RÉUNIE SOUS CHARLES VIII, ENVAHIT L'ITALIE
1483-1494

Le 31 décembre 1494, à trois heures de l'après-midi, l'armée de Charles VIII entra dans Rome, et le défilé se prolongea dans la nuit, aux flambeaux[14]. Les Italiens contemplèrent, non sans terreur, cette apparition de la France, entrevoyant chez les barbares un art, une organisation nouvelle de la guerre, qu'ils ne soupçonnaient pas.

Les bandes provençales de la maison d'Anjou, qu'ils avaient vues de temps à autre, ne leur avaient rien révélé de tel. Les armées de Charles le Téméraire, où servaient nombre d'Italiens, ne donnaient pas non plus l'idée de celle-ci. Sauf l'avant-garde suisse, elle était toute française. La diversité d'armes et de provinces y concourait à l'unité. Sa force principale, unique alors, était l'artillerie, arme nationale, organisée sous Charles VII et devenue mobile, qui devait à cette mobilité une action décisive et terrible[15]. Il y avait bientôt un demi-siècle que cette révolution dans la guerre avait eu lieu en France. Les Italiens n'en savaient rien encore ou dédaignaient de l'imiter.