Un député surtout étonna l'assemblée, le Bourguignon Philippe Pot, docile courtisan de Charles le Téméraire, puis de Louis XI. Ce spirituel parleur (l'un des brillants conteurs des Cent Nouvelles) fit taire tous ces amis du peuple, en passant de cent lieues tout ce qu'ils avaient dit. «Tout pouvoir vient du peuple, dit-il, tout pouvoir lui retourne. Et par le peuple, j'entends tout le monde; je n'en excepte aucun habitant du royaume.
«Le peuple a fait les rois, et c'est pour lui qu'ils règnent... Le roi manquant, la puissance appartient aux États.»
Cela finit toute déclamation qui eut popularisé les princes. Ce discours, d'excellent effet, fut probablement concerté avec la sœur du roi; car je vois Philippe Pot attaché à l'éducation de Charles VIII.
Il était difficile, au reste, de se méprendre sur le sens des plaintes que les nobles portaient au nom du peuple. Ils demandaient justement les deux choses que le peuple redoutait; qu'on leur rendit les places frontières, qui, dans leurs mains, avaient tant de fois ouvert la France aux ravages de l'ennemi, et que l'on respectât leur droit de chasse, c'est-à-dire le ravage permanent des terres, l'impossibilité de l'agriculture.
Tout avorta. La langue d'oil et la langue d'oc ne purent jamais s'entendre. Les hommes du parti d'Orléans ne tirèrent rien des États pour leur prince qu'un peu d'argent; du parlement, que la mort du barbier de Louis XI; de Paris, qu'ils régalèrent fort de fêtes et de caresses princières, rien que des mots timides[17].
Cette réaction hypocrite de l'aristocratie trouva sa barrière, son obstacle, un second Louis XI, dans sa très-ferme et politique fille, Anne de France, et dans Pierre de Beaujeu, son mari, cadet de Bourbon, qui, sans titre ni pouvoir légal, régnèrent sous Charles VIII. La France était pour Anne en réalité, et elle put sauver l'œuvre du dernier règne, conservant au royaume ses barrières récemment conquises, cette belle ceinture de provinces nouvelles. Elle la ferma par la Bretagne, dont Charles VIII épousa l'héritière.
Il reste fort peu d'actes d'Anne de Beaujeu. Il semble qu'elle ait mis autant de soin à cacher le pouvoir que d'autres en mettent à le montrer. Le peu d'écriture qu'on a de sa main est d'un caractère singulièrement décidé, vif et fort, qui étonne parmi toutes les écritures gauches et lourdes du XVe siècle.
Le 15 juillet 1830, madame la duchesse d'Angoulême passant en Bourbonnais et visitant l'abbaye de Souvigny, sépulture des ducs de Bourbon, se fit ouvrir leurs caveaux et voulut les voir dans leurs cercueils. Tout était poussière, ossements dispersés. Un de ces morts avait mieux résisté, il gardait ses cheveux, de longs cheveux châtains: c'était Anne de Beaujeu.
Le spectacle est curieux de voir cette femme de vingt ans, entourée, il est vrai, du chancelier et autres conseillers de Louis XI, reprendre la vie de son père, déjouer comme lui une ligue du bien public, qu'on nomma très-bien la guerre folle. Une première victoire ne fit qu'augmenter le danger. Les ligués appelaient Maximilien des Pays-Bas, Richard III d'Angleterre, l'horrible Richard III. Elle lui lança un concurrent, Tudor. Ce Tudor, Henri VII, aidé par elle, arme contre elle tout d'abord, passe en France, d'accord avec Maximilien et Ferdinand le Catholique. La France craint un démembrement, et dans Maximilien elle voit l'Empereur, le souverain des Pays-Bas, qui, par un mariage, va s'emparer de la Bretagne. Anne y met trois armées, devance Maximilien, prend l'héritière, la marie à Charles VIII. Elle peut alors, avec toutes ses forces disponibles, montrer les dents aux alliés, qui restent impuissants, ne trouvant ici aucune prise.
Ces miracles semblent inexplicables, quand on voit que de si grandes choses se firent avec des impôts considérablement réduits. Mais l'état de la France avait énormément changé, et changeait d'année en année. On cultivait bien plus; bien plus de gens payaient l'impôt et plus facilement. C'était moins le fait du gouvernement que le résultat naturel de la disparition des cruels mangeurs féodaux qu'avait mangés le dernier roi. La folle et prodigue cour d'Anjou n'existait plus. L'orgueil sauvage et meurtrier de la maison de Bourgogne n'effrayait plus le Nord. Les Nemours et les Armagnacs n'étaient plus en mesure d'ouvrir la Gascogne à l'Espagne. Toute province avait désormais sa barrière. L'Île-de-France, en profonde paix, travaillait, labourait, derrière la Picardie; et celle-ci était abritée par l'Artois. La Champagne et le Bourbonnais étaient gardés par les Bourgognes. Le Languedoc, garanti par les acquisitions nouvelles, redevenait le grand et magnifique centre du Midi.