La mémoire d'Anne de Beaujeu serait trop grande si cet habile continuateur de Louis XI contre la féodalité n'eût précisément relevé son plus dangereux représentant dans le trop fameux connétable de Bourbon. Par un fatal orgueil, qui dément tous ses actes et fait douter de son génie, elle entassa sur cette jeune, audacieuse et mauvaise créature, une fortune énorme de je ne sais combien de provinces.
Elle était très-contraire à l'expédition d'Italie, et croyait toujours retenir son frère. Il lui échappa un matin.
Il avait été nourri dans ces idées. Louis XI, malgré ses embarras innombrables, n'avait jamais un moment détourné les yeux de l'Italie. Jeune, encore dans son Dauphiné, il avait visé le Piémont, intrigué pour se faire demander par Gênes pour seigneur. Vieux, il acquit soigneusement les droits de la maison d'Anjou.
Il était facile à prévoir que la France serait forcée tôt ou tard d'envahir l'Italie. Appelée dix fois, vingt fois peut-être, elle avait fait la sourde oreille, laissant démêler cette affaire entre l'Aragonais et le Provençal qui, depuis deux cents ans, se disputaient le royaume de Naples. Mais le temps arrivait où l'Italie allait infailliblement devenir la proie d'une grande puissance. Deux paraissaient à l'horizon, l'Espagne et l'empire turc.
Celui-ci était un empire, mais bien plus encore un grand mouvement de populations musulmanes, qui, chaque année, par un progrès fatal, gravitait vers l'ouest et venait heurter l'Italie. Au midi, il se révélait comme force maritime. Il venait de détruire Otrante, phénomène sinistre qui inaugura pour toutes les côtes les ravages des barbaresques, l'enlèvement périodique des populations. Au nord, il se montrait dans l'Istrie, le Frioul et autres États vénitiens, par son côté tartare, je veux dire par ces courses d'immense cavalerie irrégulière qui, répétées annuellement, rendaient le pays inhabitable, incultivable, désert, et préparaient ainsi la conquête définitive.
Les sultans ottomans entraînaient le monde barbare par l'attrait de ces pillages, par l'idée religieuse et la haine de l'idolâtrie chrétienne, par le serment de prendre Rome. Leurs guerres, à cette époque, étaient effroyablement destructrices.
C'était jouer un jeu terrible que de les appeler, comme faisait Venise contre Naples, et celle-ci contre Venise.
Nous n'hésitons pas toutefois à dire qu'une invasion espagnole était peut-être plus à craindre que celle du Turc.
L'Espagne, en ce moment, consommait sur elle-même une œuvre épouvantable: ayant achevé dans la destruction l'œuvre de l'épée, elle organisait celle du feu; on n'avait vu rien de pareil depuis les Albigeois. Par les bûchers, par la ruine et la faim, par la catastrophe d'une fuite subite, pleine de misères et de naufrages, périrent en dix années presque un million de Juifs, autant de Maures. L'inquisition, refaite sur une base nouvelle et dans une extension immense, emplit l'Espagne de sa royauté, jusqu'à braver le roi et le pape; elle ne craignait pas d'envahir les revenus de la couronne; elle brûlait ceux que le pape innocentait à prix d'argent. Elle dressa aux portes de Séville son échafaud de pierres, dont chaque coin portait un prophète, statues de plâtre creux où l'on brûlait des hommes; on entendait les hurlements, on sentait la graisse brûlée, on voyait la fumée, la suie de chaire humaine; mais on ne voyait pas la face horrible et les convulsions du patient. Sur ce seul échafaud d'une seule ville, en une seule année, 1481, il est constaté qu'on brûla deux mille créatures humaines, hommes ou femmes, riches ou pauvres, tout un peuple voué aux flammes. Quatorze tribunaux semblables fonctionnaient dans le royaume. Pendant ces premières années surtout, de 1480 à 1498, sous l'inquisiteur général, Torquemada, l'Espagne entière fuma comme un bûcher.
Exécrable spectacle! et moins encore que celui des délations. Presque toujours c'était un débiteur qui, bien sûr du secret, comme en confession, venait de nuit porter contre son créancier l'accusation qui servait de prétexte. C'est ainsi qu'on payait ses dettes dans le pays du Cid. Tout le monde y gagnait, l'accusateur, le tribunal, le fisc. L'appétit leur venant, ils imaginèrent, en 1492, la mesure inouïe de la spoliation d'un peuple. Huit cent mille juifs apprirent le 31 mars qu'ils sortiraient d'Espagne le 31 juillet; ils avaient quatre mois pour vendre leurs biens; opération immense, impossible, et c'est sur cette impossibilité que l'on comptait; ils donnèrent tout pour rien, «une maison pour un âne, une vigne pour un morceau de toile.» Le peu d'or qu'ils purent emporter, on le leur arrachait sur le chemin; ils l'avaient alors; mais, dans plusieurs pays où ils cherchèrent asile, on les égorgeait, les femmes surtout, pour trouver l'or dans leurs entrailles.