Le jeune duc cependant, dans sa réclusion, n'en avait pas moins épousé la fille du roi de Naples, Isabelle d'Aragon. C'était une princesse ardente et fière, jalouse surtout de Béatrix, qui trônait dans la plus belle cour de l'Europe, pendant qu'Isabelle se consumait près d'un malade dans une prison. Elle se plaignait à son père, qui menaçait Ludovic et le sommait de rendre le trône à son neveu.

Ludovic jusque-là avait été couvert par l'alliance de Florence. Il n'avait pas à craindre qu'elle ouvrît le passage au roi de Naples, tant qu'elle fut gouvernée par Laurent le Magnifique, prudent arbitre de l'équilibre italien. Tout changea à la mort de Laurent. Son fils Pierre, qu'il avait eu d'une Romaine, Clarisse Orsini, avait lui-même épousé Alfonsine Orsini, fille du connétable de Naples. Romain, Napolitain de cœur, élevé par sa mère, entretenu par sa femme dans un orgueil de prince, Pierre prit hautement parti pour la légitimité princière, rompit la vieille alliance milanaise, menaça Ludovic, le força d'appeler les Français.

Ce Pierre de Médicis, aussi sage que Jean Galéas, était un athlète, un acteur, figure de tournoi, de théâtre. Il était stupidement fier de ses succès à la lutte, à la paume. L'hiver, il employait la main la plus habile à faire des statues de neige, la main de Michel-Ange.

Ainsi c'était la guerre de trois cours et de trois femmes.

Dès que le Roi arrive, il est habilement enveloppé. Un prince généreux comme lui peut-il passer sans accorder une visite au pauvre duc malade? Tous les nôtres déjà étaient du parti d'Isabelle, sa jeune femme, la fille de notre ennemi le Roi de Naples. Le Roi cède; il voit ce mourant; il voit l'infortunée princesse qui embrasse ses genoux, les arrose de larmes. Nourri dans la lecture des romans de chevalerie, le voilà, dès l'entrée de son expédition, en face d'une suppliante, obligé de refuser sa protection à une femme. Il ne dit rien; mais Ludovic comprit son cœur, sentit qu'il était contre lui. Il le sentit bien mieux quand Charles VIII, à peine entré dans la Toscane, lui renvoya ses troupes italiennes. Il ne lui resta plus, après nous avoir appelés en Italie, qu'à faire en sorte que nous y périssions. Galéas mourut à point, et l'on crut généralement que Ludovic l'avait empoisonné.

Mêmes fautes en Toscane. Le roi, de même, y agit contre ses amis et ses alliés naturels.

Un premier fort ayant été pris et tout tué, Pierre de Médicis perd la tête. Il ouvre la forteresse qu'il avait voulu défendre. Florence profite de son trouble, le chasse, reprend sa liberté. Le pouvoir est aux mains de ceux qui avaient appelé, prophétisé l'invasion. Ils arrivent pleins de joie à Lucques pour saluer le roi; il leur tourne le dos.

Il était déjà sous l'influence des agents des Médicis. Il voyait, dans son ignorance, Pierre comme un roi chassé par ses sujets.

Ce fut bien pis quand il vit la femme de Pierre, Alfonsine Orsini, en deuil, que la nouvelle république avait eu la débonnaireté de laisser chez elle. Savonarole l'avait voulu ainsi, protégeant tout ce qui tenait aux Médicis, empêchant les vengeances. Voici donc encore une princesse affligée, encore un appel au roi chevalier, à son devoir de protéger les dames. Celle-ci, fille du connétable de Naples que Charles VIII devait combattre, alla au cœur du roi en lui demandant s'il était bien vrai qu'il voulût la ruine, la mort de tous les siens. Le roi fut fort touché, et il écouta volontiers Briçonnet, qui lui faisait entendre qu'un prince était son allié naturel plutôt qu'une république. Il sacrifia tous les amis de la France, et expédia un message à Médicis pour le faire revenir.

En pénétrant dans la Toscane, où ils suivaient la mer et les contrées du bas Arno, nos Français commençaient à voir les signes trop sensibles de la mort de l'Italie.