Ces contrées si fertiles étaient devenues marécageuses et malsaines par l'abandon des canaux; c'était déjà presque un désert; œuvre de la nature? Non, mais de l'homme et des mauvais gouvernements. L'Italie, dès le XIIIe siècle, se dévorait elle-même. Non que la population générale eût peut-être diminué de beaucoup; mais la campagne était délaissée pour les villes, qui la dominaient tyranniquement, l'astreignant à certaines cultures, en défendant telle autre. Entre les villes elles-mêmes, la plupart étaient devenues de pauvres villes sujettes que les cités souveraines tenaient très-bas et durement. Souveraines elles-mêmes autrefois, ces républiques asservies avaient dans leur glorieux passé une humiliation d'autant plus grande, de mortelles douleurs dans leurs souvenirs.
Sismondi estime, d'après une évaluation très-vraisemblable, que l'Italie, au XIIIe siècle, n'avait guère moins de un million huit cent mille citoyens; qu'elle en eut le dixième au siècle suivant (cent quatre-vingt mille), et au XVe, seulement le dixième de ce dixième, dix-huit mille citoyens peut-être.
Venise, dans ce nombre misérable, compte pour deux ou trois mille; Gênes pour quatre ou cinq; Florence, Sienne et Lucques, en tout cinq ou six mille. Tout le reste était sujet de ces villes ou des tyrans.
Dix-huit mille hommes avaient intérêt à défendre l'Italie.
Ces dix-huit mille étaient-ils libres? Oui, sous le bon plaisir du Conseil des Dix à Venise; à Florence, sous l'autorité des Médicis; à Sienne, sous les Petrucci, etc.
Le gouvernement personnel portait ses fruits. La ville de la banque, la riche Florence, qui absorbait les capitaux du monde, venait de faire banqueroute. Pourquoi? parce que les Médicis avaient mêlé leur fortune avec celle de la république. Leur somptuosité de princes dérangea leurs affaires, et ils ne sauvèrent leur caisse qu'en faisant sauter celle de l'État.
En Romagne et partout, c'était une foule de petites cours vaniteuses, brillantes à l'envi, dévorantes, mangées de parasites et mangeant leurs sujets. Les gens de lettres, artistes et poètes, chantaient cette gloire coûteuse.
L'horreur, c'était à Naples, où le vieux roi aragonais, par-dessus l'impôt écrasant, avait organisé un gouvernement de famine, trafiquant de tout ce qui se mange, spéculant sur les jeûnes de ses maigres sujets.
Tout cela couvert d'une fausse paix, de calme et d'art, d'un certain mouvement pédantesque d'érudition.
L'Italie, en réalité, soupirait, haletait; elle attendait quelque chose comme le jugement dernier. Ce n'était pas seulement Savonarole qui parlait; un mendiant à Rome, et d'autres avaient été les trompettes de l'archange. Les habiles, le vieux Ferdinand, son fils Alfonse, le pape Alexandre VI, vacillaient et flottaient, changeaient sans cesse de résolution. Que ceux qui doutent de la puissance des remords et du Vengeur moral lisent ce drame, digne de Shakespeare. Ferdinand meurt comme étouffé sous les ombres de ses victimes. Alfonse, un politique, un guerrier, la plus forte tête de l'Italie, devient comme idiot; il s'enfuit, se fait moine.