Cet éclat ne servit à rien. Tout échappa aux Aragonais, l'armée et les places et le peuple. Le vieux roi meurt. Son fils Alfonse se sauve. Son fils, le jeune Ferdinand, perd terre, passe dans Ischia. Les seuls forts qui résistèrent furent emportés, et tout tué. La terreur gagne le royaume, elle passe l'Adriatique. Les Turcs voient le drapeau français en face, prennent la panique, se sauvent, abandonnent les forts d'Albanie. Les Grecs achètent des armes, prêts, disent-ils, à tuer tous les Turcs au débarquement des Français.
Un capitaine fut envoyé en Calabre sans soldats pour recevoir la province. Partout les gendarmes, sans armure, en habit léger, les pieds dans les pantoufles, allaient marquer les logements.
Charles VIII débuta à Naples par une mesure qui eût gagné le peuple s'il y avait eu un peuple: il réduisit l'impôt à ce qu'il était du temps de la maison d'Anjou. La réduction n'allait pas à moins de deux cent mille ducats.
Le pays était féodal, et les seigneurs ne tenaient compte d'une diminution qui soulageait leurs vassaux sans augmenter leurs revenus. Chacun d'eux comptait plutôt sur quelque faveur personnelle. Ceux d'Anjou parlaient haut, exigeaient au nom d'une si vieille fidélité; et ceux d'Aragon voulaient être payés comptant de leur trahison récente. Il n'était pas de fief pour lequel il ne se présentât deux propriétaires en litige. Charles VIII les accorda en fermant l'oreille à tous, refusant de se faire juge et maintenant le statu quo. Ils furent d'accord, mais contre lui.
La conduite des Français était contradictoire. Ils voulaient tout, arrachaient tout, emplois et fiefs, et, d'autre part, ils ne voulaient pas rester; ils n'aspiraient qu'à retourner chez eux; ils redemandaient la pluie, la boue du Nord sous le ciel de Naples. Quant ils apprirent la ligue de l'Italie avec l'Empereur et l'Espagne, cette effrayante nouvelle les mit dans la plus grande joie. Ils espérèrent perdre l'Italie et pouvoir retourner chez eux. Ils en firent deux soties, où le pape empoisonneur, Maximilien, l'Espagnol et la Ligue, parurent tous en figures de Gilles. Le roi y assista et en rit de tout son cœur.
Le 12 mai, autre pièce où l'acteur fut le roi. En manteau impérial, la couronne d'Orient en tête, il fit une entrée solennelle dans Naples. Ne faisant la croisade, il fit tout du moins le triomphe.
C'était pourtant une question de savoir si ce triomphateur pourrait rentrer chez lui. La jeunesse qui l'entourait, outrecuidante et méprisante, n'avait pas là-dessus la moindre inquiétude. Venise cependant et Ludovic avaient en un moment fait une grosse armée de quarante mille hommes. Le roi s'affaiblissant encore au retour par des détachements, n'en avait que neuf mille (en comptant les valets) quand il trouva l'ennemi sur les bords du Taro, à Fornoue, dans les Apennins. On parlementa fort; les Italiens étaient fort refroidis par la mollesse de leurs gouvernements, qui ne demandaient qu'à traiter avec cet ennemi si faible. Pour les Français, qui avaient tout contre eux, la position, le défaut de vivres, un orage de nuit, le torrent qui grossit, ils montrèrent une étonnante confiance.[19]
«Le 6 juillet, l'an 1495, environ sept heures du matin, le roi monta à cheval et me fit appeler, dit Commines. Je le trouvai armé de toutes pièces et sur le plus beau cheval que j'aye vu de mon temps, appelé Savoie; c'étoit un cheval de Bresse qui étoit noir et n'avoit qu'un œil; moyen cheval, mais de bonne grandeur pour celui qui étoit dessus. Et sembloit que ce jeune homme fût tout autre que sa nature ne portoit, ni sa taille, ni sa complexion; car il étoit fort craintif à parler (ayant été nourri en grande crainte et avec petites gens). Et ce cheval le montroit grand; il avoit le visage bon et de bonne couleur, et la parole audacieuse et sage. Il sembloit bien que frère Hieronyme (Savonarole) m'avoit dit vray, que Dieu le conduiroit par la main, et qu'il auroit bien à faire au chemin, mais que l'honneur lui en demeureroit.»
Cette bataille fut la dérision de la prudence humaine.
Tout ce qu'on pouvait faire de fautes, les Français le firent, et ils vainquirent. D'abord, leur excellente et redoutable artillerie, ils ne s'en servirent pas, la laissèrent de côté. Ils ne voulaient, disaient-ils, que passer leur chemin; mais ils passaient plus ou moins vite, de sorte que l'avant-garde, le corps de bataille et l'arrière-garde se trouvèrent séparés par de grandes distances.