Il n'est pas facile de deviner, quand cela eût fini, si elle n'eût pourtant, dans un vif mouvement de jeunesse et d'instinct, sauté le mur des Alpes, et ne se fût jetée dans un monde de beauté, tout au moins de lumière, où rien n'était médiocre. Elle retrouva, à ce contact, quelque chose de sa nature originaire; elle y reprit la faculté du grand.

Rien n'était plat en Italie, rien prosaïque, rien bourgeois. Le laid même et le monstrueux (il y en avait beaucoup au XVe siècle) étaient élevés à la hauteur de l'art, Machiavel, Léonard de Vinci, ont pris plaisir à dessiner des crocodiles et des serpents.

Milan n'était pas médiocre sous Vinci et Sforza, dans son bassin sublime, cerné des Alpes, Alpe elle-même par sa cathédrale de neige, éblouissante de statues; Milan sur le trône des eaux lombardes, dans sa centralisation royale des arts, des fleuves et des cultures.

Rome n'était pas médiocre sous Borgia. L'ennuyeuse Rome moderne, bâtie des pierres du Colysée par les neveux des papes, n'existait pas encore, ni la petite hypocrisie, le vice masqué de décence. Rome était une ruine païenne, où l'on cherchait le christianisme sans le trouver. Rome était une chose barbare et sauvage, mêlée de guerres, d'assassinats, de bouviers brigands des marais Pontins et des fêtes de Sodome. Au milieu, un banquier, entouré de Maures et de juifs: c'était le pape, et sa Lucrezia tenant les sceaux de l'Église.

Cela n'était pas médiocre. Quand notre armée rentra, elle rapporta de Rome une histoire peu commune, propre à faire oublier tout ce que la France gauloise trouvait piquant, tous les enfantillages des Cent-Nouvelles et des vieux fabliaux.

Ils essayèrent à Naples de jouer cette histoire sur les tréteaux. Mais il y avait là un grandiose dans le mal, qu'on ne pouvait jouer et que l'innocence des nôtres n'était pas faite pour atteindre.

On attendit trente ans pour trouver le vrai nom d'un tel monde. Ni Luther ni Calvin n'y atteignirent. Rabelais seul, le bouffon colossal, y réussit. Antiphysis, c'est le mot propre, qu'il a seul deviné (l'envers de la nature). Par le beau, par le laid, le monde fut illuminé; et il rentra dans le sens poétique, dans le sens de la vérité, des réalités hautes et de la grande invention.

Cette vision de Rome, effrayante, apocalyptique, du pape siégeant avec le Turc, la scène la plus forte que l'on eût vue depuis mille ans, jeta le monde dans un océan de rêveries et de pensées.

En ce mensonge des mensonges, en ce vice des vices, les raisonneurs trouvèrent l'Antiphysis, l'envers de la nature, l'envers de l'idéal, que la raison n'eût pas donné, monstruosité instructive qui les éclaira par contraste, et sans autre recherche indiqua la voie du bon sens et le retour à la nature.

D'autre part, les mystiques, ivre d'étonnement dans ce monstre à deux têtes, crurent voir le signe de la Bête et la face de l'Antéchrist. Ils fuirent à reculons contre le cours des siècles et jusqu'au berceau des âges chrétiens.