Qu'on juge de la reconnaissance et de l'émotion de tant de villes, asservies comme Pise par les grandes cités, qui voyaient toute leur cause dans la sienne, se sentaient défendues en elle par le bon cœur de nos soldats.

Ceux-ci créaient, sans s'en douter, un trésor de sympathie pour la France, que toutes les infamies de la politique épuisèrent difficilement.

Ce ne fut que dix ans après que Florence réussit enfin, et en donnant à Pise les conditions les plus honorables, l'égalité de droits et même des indemnités.

Mais, quelque favorable que fût l'arrangement, les Pisans n'en profitèrent pas. Presque tous émigrèrent et n'eurent plus de patrie que le camp français. Tant que nos armées restèrent en Italie, les Pisans erraient avec elles et partout se sentaient chez eux.

Quand nous fûmes enfin forcés de repasser les Alpes, ils ne voulurent plus être Italiens, ils se fixèrent chez nous dans nos provinces du Midi; ils défendirent leur patrie adoptive contre les Français mêmes, repoussant de Marseille le connétable de Bourbon.

Nous leur devons plusieurs excellents citoyens, un surtout dont nous sommes fiers, homme d'un caractère antique, le chaleureux historien des républiques italiennes, le ferme et consciencieux annaliste de la France, mon maître, l'illustre Sismondi.

CHAPITRE V
ABANDON DU PARTI FRANÇAIS À FLORENCE—MORT DE SAVONAROLE[21]
1498

On est saisi de douleur et de honte en voyant avec quelle légèreté barbare une politique inepte gaspilla, détruisit le plus précieux bien de la France, l'amour qu'elle inspirait. Le dévouement enthousiaste de Pise pour cette généreuse armée, la fanatique religion de Florence pour l'alliance des lys qu'elle avait mis dans son drapeau, c'étaient là des trésors qu'il fallait garder à tout prix. L'arrangement était facile au passage de Charles VIII, quand il tenait son Borgia tremblant dans Rome; il pouvait assurer la liberté de Pise, en indemnisant Florence sur les États du pape. Il devait, à tout prix, étendre et fortifier la république florentine, la rendre dominante au centre de l'Italie. Dieu avait fait un miracle pour nous. Dans une grande ville de commerce, de banque, de vieille civilisation, dans cette ville de Florence qui savait tout, doutait de tout, il avait suscité au profit de la France le fait le plus inattendu, un mouvement populaire d'enthousiasme religieux. Pour elle, tout exprès, il avait fait un saint, un vrai prophète, dont les paroles s'accomplirent à la lettre, créature innocente du reste, et sans orgueil, qui n'embarrassait pas d'un grand esprit de nouveauté, se tenant, il le dit lui-même, dans les limites de Gerson. Comment expliquer l'étrange délaissement où Charles VIII avait laissé cette Florence mystique qui se donnait à lui, qui le sanctifiait malgré lui, qui s'obstinait à lui reconnaître un divin caractère? Étrange bassesse de cœur! de reculer devant ce miracle, de répudier cet enthousiasme, une telle force qui, partout où elle se montre, met un poids infini dans la balance des choses humaines!

La fidélité de Florence fut une chose inouïe. Nous lui enlevons Pise; elle persiste, reçoit le roi avec des hymnes. Toute son influence se dissout en Toscane; Lucques, Sienne, Arezzo, de petites bourgades, tout se rit de Florence. Et elle n'en est pas moins pour nous. La ligue générale de l'Italie contre le roi ne parvient pas à l'entraîner. Loin de là; c'est à ce moment que le parti français est porté par le peuple au gouvernement.

Il y avait trois partis dans Florence: «celui de la réforme et de la liberté, parti austère, populaire et mystique, qui, pour toute politique, suivait son amour de la France et les prophéties de Savonarole; celui des libertins, des sceptiques, des aristocrates, gens de plaisirs, qui s'appelaient eux-mêmes les compagnacci, les mauvais compagnons; le troisième, celui des Médicis, restait dans l'ombre et attendait le moment de profiter de la division des deux autres; parti ténébreux, équivoque, prêt à passer du blanc au noir; on l'appela celui des gris (bigi).»