Cette armée monarchique s'éleva par le cœur jusqu'à comprendre une idée, bien nouvelle pour elle à coup sûr, le deuil du citoyen qui perd son âme et meurt en perdant la patrie.

Il y eut autour du roi comme une émeute de prières et de larmes, autour de Briçonnet des cris, des menaces de mort. Les gentilshommes de la garde entrèrent en foule au logement du roi, où il jouait aux tables, et l'un d'eux, Sallesard, lui dit impétueusement: «Sire, si c'est de l'argent qu'il faut, ne vous souciez, car en voici.» Et ils arrachaient de leur cou leurs chaînes et leurs colliers d'argent. «Nous vous laisserons par-dessus, dit-il encore, notre solde arriérée.»

Le roi ne voulut rien répondre, de peur d'être sans doute grondé de Briçonnet. Seulement, il donna les commandements de la ville et des forteresses aux chefs les plus amis de Pise.

Après Fornoue, dans la détresse de toutes choses où il était pour revenir, il se trouva heureux de puiser dans la bourse des Florentins, à toute condition; il leur donnait en gage ses pierreries, et, de plus, un ordre pour livrer Pise.

Le commandant, d'Entragues, n'obéit pas. Il prétendit qu'il avait ses ordres secrets et déclara qu'il n'en suivrait pas d'autres. En réalité, il suivait ceux d'une demoiselle de Pise, dont il était amoureux. Cet amour le mena loin.

Il se laissa enfermer par une circonvallation que les Pisans élevèrent pour empêcher la jonction de l'armée florentine. Bien plus, les Florentins ayant pénétré dans la ville, d'Entragues tira le canon sur eux, sur les alliés de son maître. Il ne partit qu'après avoir vu les Pisans sous la protection de Venise et de Ludovic; il alla jusqu'à les armer en leur laissant les canons du roi.

L'amour fit tout cela, dira-t-on; mais nous trouvons la même partialité dans l'armée toute nouvelle que Louis XII vendit aux Florentins et qu'ils menèrent à Pise. Nos soldats, traînés à l'assaut, refusèrent de se battre. Et, de leur côté, les Pisans ne fermèrent point leurs portes.

Les nôtres laissaient passer les renforts qui entraient dans la ville. Ils se pillaient eux-mêmes, arrêtaient leurs propres convois de vivres pour faire manquer le siége.

Le général français avait envoyé deux gentilshommes pour sommer les Pisans. Ils trouvèrent partout exposé le portrait de Charles VIII parmi les images des saints. «Ne détruisez pas son ouvrage, leur dit-on; faites-nous Français ou emmenez-nous en France.» Cinq cents jeunes demoiselles, en blanc, entourèrent les deux gentilshommes et les prièrent, en larmes, de se montrer leurs chevaliers. «Si vous ne pouvez, dirent-elles, nous aider de vos épées, vous nous aiderez de vos prières.» Et elles les emmenèrent devant une image de la Vierge, avec un chant si pathétique, que les Français fondirent en larmes.

Le roi avait beau vendre Pise, et faire toujours payer Florence, le même obstacle se présentait toujours. On ne trouvait pas de Français pour la livrer.