Ceci touchait précisément l'écueil réel de Savonarole, la cause de son impuissance et de sa chute. Sa réforme contemplative n'arrivait à nul résultat. Il censurait l'usure, mais épargnait les usuriers. Il revenait toujours à demander la conversion volontaire des riches, qui se moquaient de lui, et la patience indéfinie du peuple, le renvoyant pour l'adoucissement de ses misères à la Jérusalem céleste. Et cependant, les riches, se serrant, ne commerçant plus, organisaient tout doucement l'asphyxie, d'où ce peuple affamé et désespéré pouvait un matin se tourner contre son faible défenseur et son malencontreux protecteur. Une violente épidémie vint s'ajouter à tant de maux. Beaucoup d'hommes s'enfuirent de Florence. Savonarole restait avec les pauvres, dans cette ville demi-déserte; sa parole, toujours ardente, tombait en vain sur un auditoire endurci par la souffrance et peu à peu hostile.
Chaque soir il rentrait, triste de n'agir plus, dans son couvent de Saint-Marc, et le diable l'y attendait avec d'étranges tentations. Le diable devenait hardi, guettant le moment où le saint allait faiblir par l'abandon du peuple. Il venait le troubler sous la figure d'un vieil ermite, qui lui disait avec douceur, d'un ton grave et sensé: «Tes révélations, mon ami, sont-elles sérieuses? Conviens donc, entre nous, que ce sont rêveries, purs effets d'imagination.»
Était-il vraiment inspiré? N'était-il qu'un coupable fou? Doute cruel pour l'homme retombé sur lui-même, abandonné et solitaire. Il pouvait toutefois se soutenir par cette pensée, que toutes ses prédictions s'étaient réalisées et se vérifiaient chaque jour.
Et c'était justement ce qui épouvantait et faisait souhaiter sa mort. Il avait averti quatre hommes, Laurent de Médicis, Charles VIII, le pape et Sforza. Et Laurent était mort, et le pape et le roi étaient frappés dans leurs enfants. À Sforza (à ce prince jusque-là si brillant, si heureux, à son orgueilleuse Béatrix d'Este) il avait prédit que sa chute était proche et qu'il mourrait dans un cachot. Cet Hérode, son Hérodiate, blessés au cœur, s'acharnèrent à sa mort, et le poursuivirent près du pape.
Mais celui-ci de même avait peur de Savonarole. Il avait dit à ceux qui l'accusaient: «Je le canoniserais plutôt.» Et il lui avait offert le chapeau de cardinal. «J'aime mieux, dit le saint, la couronne du martyre.» Le pape, d'autant plus effrayé, dit: «Il faut que ce soit un grand serviteur de Dieu... Qu'on ne m'en parle plus.»
Bien décidé à ne pas s'amender, il eût voulu ne rien entendre, et se calfeutrait les oreilles. Entre Lucrezia, sa fille, et Julia Bella, sa concubine en titre, qui trônait dans Saint-Pierre aux fêtes de l'Église, son immonde famille l'amusait de fêtes obscènes, renouvelées d'Héliogabale. Tout cela était public. Il y manquait seulement que le pape lui-même criât et proclamât ses crimes dans une confession solennelle. C'est ce qui arriva quand son second fils, César Borgia, cardinal de Valence, poignarda son aîné. Le père, suffoquant de sanglots, assemble le consistoire, et là, vaincu par la douleur, il déplore ses débordements, ses mœurs infâmes, avoue, raconte; il dit tout haut ce qu'on disait avec horreur tout bas. Il crée une commission pour réformer l'Église. Lui-même, le lendemain, ressaisi par ses femmes et par ses mignons, il retourne à sa fange, mais cette fois plus farouche, plus cruel. Il commença alors à avoir soif du sang de Savonarole, espérant que, cette voix étouffée, il ferait taire Dieu.
Celui-ci savait parfaitement qu'il lui restait bien peu à vivre, et il se hâtait d'autant plus de verser sur ce monde les dernières effusions de l'esprit qui était en lui. Il s'éleva alors aux plus sublimes hauteurs. Il faudrait citer dans sa langue. J'emprunte la traduction inspirée de l'auteur de la Foi nouvelle:
«Les prophètes vous ont annoncé, il y a cent ans, la flagellation de l'Église. Depuis cinq ans, on vous l'annonce... Eh bien, je vous le dis encore, oui, Dieu est irrité...» Là, apparaît dans son discours un tableau d'une épouvantable grandeur, dont le jugement dernier de Michel-Ange est une faible esquisse. Tous les saints et tous les prophètes viennent, chacun à son tour, prier Dieu d'envoyer la peine et le remède. Les anges, à genoux, lui disent: Frappe! frappe! Les bons sanglotent et crient: Nous n'en pouvons plus! Les orphelins, les veuves disent: Nous sommes dévorés, nous ne pouvons plus vivre... Toute l'Église triomphante dit à Christ: Tu es mort en vain!
«C'est le ciel qui combat; les saints de l'Italie, les anges, sont avec les barbares. Ce sont eux qui les ont appelés, qui ont mis la selle aux chevaux. L'Italie est toute brouillée, dit le Seigneur, elle sera vôtre cette fois. Et le Seigneur vient au-dessus des saints, des bienheureux qui se rangent en bataille, et tous sont dans les escadrons... Où vont-ils? Saint-Pierre marche en criant: À Rome! à Rome! Et saint Paul, saint Grégoire s'en vont criant: À Rome! Et derrière eux marchent le glaive, la peste, la famine. Saint Jean, saint Antonin, disent: Sus, sus, à Florence! Et la peste les suit. Saint Antoine: Sus, en Lombardie! Saint Marc: Allons vers cette ville qui s'élève au-dessus des eaux! Les saints patrons de l'Italie vont chacun dans leur ville pour la châtier, saint Benoît dans ses monastères, saint Dominique dans les siens, et saint François contre les Frères. Et tous les anges du ciel, l'épée à la main, et toute la cour céleste marchent à cette guerre.
«...Temps cruel! temps mortel!... Gare à qui vivra dans ce temps!... Temps obscur où pleuvront la tempête, le feu et la flamme!... Il y aura de tels hurlements que je ne veux pas te les dire... Tu verras tout troublé, le ciel troublé, Dieu troublé!...»