Ces prophéties terribles respirent en même temps une magnifique indifférence sur son propre sort:

«Vous me demandez quelle sera la fin de notre guerre? Si vous me le demandez en général, je dirai: La victoire. Si vous le demandez en particulier, je répondrai: Mourir ou être mis en morceaux. Ceci est notre foi, ceci est notre gain, ceci est notre récompense. Nous ne cherchons pas autre chose. Mais quand vous me verrez mort, ne vous troublez point. Tous ceux qui ont prophétisé ont souffert et sont morts. Pour que ma parole devienne une vérité pour le monde, il faut le sang d'un grand nombre. Au premier sang, il n'y aura qu'un cri, et pour un qui sera mort, Dieu en suscitera dix-sept. Et cette persécution sera bien autrement grande que celle des martyrs... Voici le trésor que j'ai à gagner avec ce peuple, voici ce qu'il a à me donner.» (Trad. d'A. Dumesnil, Collége de France, 1850.)

Est-ce à dire que la nature avait disparu dans la sainteté, que l'homme avait fini en lui? Oh! non. Si les disciples redoublaient de ferveur, il voyait la masse s'éloigner de lui, et son cœur était déchiré. On sent dans les derniers discours cette mortelle douleur, ce désespoir de ne plus être aimé. Il n'essaye nullement de le dissimuler. Nulle vanité, nulle dignité hypocrite; il y a là une naïveté tout italienne:

«Ô Dieu! tu m'as trompé pour me faire entrer dans tes voies. Je me suis fait anathème pour toi, et tu as fait de moi comme la cible pour la flèche.—Je ne te demandais rien que de n'avoir jamais à gouverner les hommes, et tu as fait tout le contraire.—Je ne me réjouissais que de la paix, et tu m'as attiré ici, sans que j'en ai eu conscience. Tu m'as fait entrer dans cette grande mer. Mais quel moyen d'aller au rivage?

«Ô ingrate Florence! J'ai fait pour toi ce que je n'ai pas voulu faire pour mes frères selon la chair. Je n'ai parlé pour eux à aucun prince, quoique les princes m'en priassent (j'en ai leurs lettres). Et pour toi, cependant, j'allai au roi de France... Que t'ai-je fait, mon peuple?... Eh bien, crucifie-moi, lapide-moi... Je souffrirai tout pour l'amour de toi.» (Prediche soprà li salmi, éd. 1539, p. 24.)

Né Lombard, Savonarole s'était fait Florentin; il avait, non sans raison, élu le peuple de Florence; il voyait, et très-justement, que ce peuple, avec tous ses vices, était l'intelligence au plus haut degré, la tête et le cerveau du monde. Perdre l'amour de Florence, c'était pour lui mourir. Il avoue sa tendresse et sa douleur avec une extrême faiblesse qui arrache les larmes: «Ô Florence! pour toi, je suis devenu fou... Hélas! Seigneur! je suis fou de ce peuple. Je vous prie de me pardonner!»

Cela donné à la faiblesse humaine, il allait magnanimement au-devant de la mort, prononçant son jugement définitif sur le pape. Il avait eu la vision d'une croix noire plantée sur Rome. Il dit son mot hardi où il s'est transfiguré: «l'Église ne me paraît plus l'Église. Il viendra un autre héritier à Rome!»

«Les anges sont partis, et le palais du peuple est rempli de démons. Écoutez bien cette parole. Vous dites: La paix! la paix! Je vous réponds qu'il n'y aura point de paix. Apprenez à mourir. Il n'y a pas de remède. C'est le dernier combat, le moment de combattre et de tuer par la prière

Au mois de mai 1497, le pape le déclara hérétique, condamnant comme tels ceux qui approcheraient de lui. Cela ne fit pas grand effet. Savonarole, qui s'était soumis d'abord, fut reporté à sa chaire par ses disciples, qui soutenaient, d'après Gerson et le concile de Constance, qu'une excommunication injuste ne peut être obéie.

Mais le pape, plus habile, toucha ensuite une corde sensible. Il fait savoir aux Florentins que s'ils méprisaient l'excommunication, il autoriserait la confiscation de leurs marchandises dans tous les pays étrangers. La boutique frémit. Il ne fallait plus qu'un prétexte pour livrer à la mort un homme qui compromettait Florence dans ses intérêts les plus chers.