Le prétexte fut celui-ci: Savonarole, dans un moment éloquent, parlant comme Isaïe, avait défié les prêtres de Bélial de faire descendre le feu sur l'autel. On avisa qu'il fallait le sommer de faire un miracle, comme si ce n'en était pas un que l'accomplissement de ses prophéties. On alla chercher dans la Pouille un de ces prédicateurs de carrefour qui ont le feu du pays dans le sang, un de ces cordeliers effrontés, éhontés, qui, dans les foires d'Italie, par la force de la poitrine et la vertu d'une gueule retentissante, font taire la concurrence du bateleur et de l'histrion. On lança l'homme, soutenu d'aboyeurs franciscains, augustins. «S'il est saint, dit l'homme du pape, qu'il ose donc entrer avec moi dans un bûcher ardent; j'y brûlerai, mais lui aussi; la charité m'enseigne à purger à ce prix l'Église d'un si terrible hérésiarque.»

Savonarole avait un ardent disciple, Domenico Bonvicini, d'une foi, d'un courage sans bornes, et qui l'aimait profondément. Il ne lui manqua pas plus que Jérôme de Prague à Jean Huss. Modèle attendrissant, mémorable, de l'amitié en Dieu!

«Trois choses me sont chères en ce monde, disait Domenico, le Sacrement de l'autel, l'Ancien et le Nouveau Testament et Jérôme Savonarole.»

Il s'écria qu'il n'était pas besoin que Savonarole entrât dans les flammes, que le moindre de ses disciples suffisait à faire ce miracle, que Dieu le sauverait tout aussi bien, et dit: «Ce sera moi.»

Le pape se hâta d'écrire pour approuver la chose. Chose horrible! Cette Rome sceptique, dans cette Italie raisonneuse, permettait, ordonnait une de ces épreuves barbares où la folie antique bravait la nature, tentait Dieu! Féroce comédie! Un athée affectant d'attendre un miracle pour brûler un saint!

Les politiques, au moins, devaient-ils le permettre? Le parti de la France pouvait-il laisser accomplir l'acte machiavélique qui allait le frapper au cœur, en tuant son chef ou le couvrant de risée?

Ce parti, il faut le dire, s'évanouissait, il baissait de nombre et de cœur, tarissait d'espérance. Il avait cru un moment que Charles VIII allait rentrer en Italie. Toute la France le croyait. Des préparatifs immenses avaient été faits à Lyon, avec une dépense énorme. L'armée était réunie, elle attendait. Et, en effet, le roi y vient enfin. Il a quitté ses châteaux de la Loire, fait ses adieux à la reine. On croit partir. Le roi se rappelle alors qu'il a oublié de prier saint Martin de Tours; qu'on l'attende, il va revenir. En vain on le retient; ses capitaines pleurent, s'accrochent à ses vêtements. Il était évident que ce retard allait perdre tout ce que nous avions laissé en Italie, nos troupes, nos amis. Cela pesait peu au jeune homme; une amourette le rappelait. Tout fut fini. L'Italie abandonnée, perdue, l'honneur aussi. Que la destinée s'accomplisse!

On put juger, au moment décisif, combien d'âmes vivaient de la vie de Savonarole, en apparence abandonné. Ce fut pour lui une grande consolation de voir qu'une foule d'hommes, moines, prêtres, laïcs, des femmes même et des enfants supplièrent la Seigneurie de les préférer, de leur permettre d'entrer avec lui dans les flammes. La Seigneurie n'en prit que deux, Domenico et un autre.

Le 7 avril 1498, sur la place du Palais, au matin, on vit l'échafaud. De toute l'Italie on était venu, et les toits même étaient chargés de monde. L'échafaud, de cinq pieds de haut, de dix de large et de quatre-vingts de longueur, portait deux piles de bois mêlé de fagots, de bruyères, chacun de quatre pieds d'épaisseur; entre, se trouvait ménagé un étroit passage de deux pieds, inondé de flammes intenses, âpre foyer de ce grand incendie. Par cette horrible voie de feu devaient marcher les concurrents, et la traverser tout entière.

Le lugubre cortége entra dans une loge séparée en deux, d'où l'on devait partir, tous les moines en psalmodiant, et derrière, force gens portant des torches, non pas pour éclairer, car il restait six heures de jour.