Ludovic Sforza, dit le More, qu'il s'agissait de dépouiller, était, au total, le plus capable et le meilleur prince de l'Italie. Il en avait été jadis l'arbitre et le défenseur, se constituant le portier des Alpes, dont il fortifia les passages. S'il appela Charles VIII, c'est lorsque la ligue insensée de toute l'Italie contre lui le mit sérieusement en péril. Il était au plus haut degré actif, intelligent, accessible, de douce parole, jamais colère. Il avait habilement paré à la famine dans les mauvaises années. Sa police excellente avait supprimé les brigands. Le Milanais lui devait le complément de son admirable réseau d'irrigation, un canal gigantesque, qui mariait ses fleuves. De la vieille Milan obscure et tortueuse, il avait fait la ville incomparable que l'on voit aujourd'hui. Pour tout dire, le grand esprit de l'époque, Vinci, l'homme de tout art et de toute science, cherchant en Italie un gouvernement de progrès, un génie qui comprît le sien, avait quitté Florence pour Milan, et choisi pour maître Ludovic Sforza.

Sauf la mort, fort douteuse, de Jean Galéas et sa fatale insistance à poursuivre Savonarole, on ne lui reprochait aucune cruauté. Dans cet âge des Borgia, Ludovic n'avait jamais versé le sang, jamais ordonné de supplices.

Il ne trouva secours ni dans Naples épuisée, ni dans son beau-père, le duc de Ferrare, immobilisé par la peur. Bajazet fit pour lui une diversion contre Venise, mais tardive et lointaine. Il fut abandonné de tous, trahi, vendu. La terreur marcha devant les Français. Une seule ville résista, tout y fut massacré. Le peuple, chargé d'impôts, fut ravi de voir finir la guerre; il reçut Louis XII avec une joie folle. Sous un si grand roi, et si riche, on n'aurait plus rien à payer. La foule se précipite au-devant de lui jusqu'à une lieue de Milan; quarante beaux enfants en drap d'or chantaient des hymnes au libérateur de l'Italie.

La noblesse eut à se louer de Louis XII; il lui rendit ses droits de chasse. Pour le peuple, il allégea peu son fardeau. Son général Trivulce, exilé milanais, haï de tous, était insultant et féroce. Sur la place même de Milan, il tua des hommes de sa main.

La guerre devant nourrir la guerre, Ferrare fut durement rançonnée; puis Bologne, Florence enfin. Elle paya pour ravoir Pise. Grande honte! Et ce n'était pas la plus grande. L'alliance du roi avec les Borgia se révéla dans son horreur. En décembre, deux mois après l'entrée du roi à Milan, César Borgia de France (il prit ce titre) eut à son tour son entrée triomphale dans Imola, peu après, dans Forli. Trois cents lances françaises, sous les ordres du brave et honnête Yves d'Allègre, durent l'assister, lui ouvrir la Romagne. Il avait aussi quatre mille Suisses, payés de l'argent de l'Église, mais sous un commandant français. Misérable instrument, condamné à servir un Néron, Yves dut assiéger, forcer et ruiner la régente de Forli, la vaillante Catherine Sforza. Elle avait éloigné son fils, et dès lors, ne craignant plus rien, elle lutta, comme une lionne, dans la ville, dans le fort, puis de tour en tour. Yves emporta la dernière, prit Catherine, la remit à César. Celui-ci voulait en tirer la lâche vengeance de l'envoyer au sérail de son père. Cela était trop fort; la docilité d'Yves cessa ici; il menaça, et la tira de leurs horribles mains.

L'Italie, pénétrée d'horreur, eut un rayon d'espoir, quand elle vit Ludovic reparaître à l'entrée des Alpes et regagner le Milanais aussi vite qu'il l'avait perdu. Il avait été droit en Suisse, et le grand marché d'hommes lui avait vendu huit mille soldats. Troupe peu sûre. Les armées en présence, les Suisses de Ludovic, voyant des Suisses dans notre camp et avec eux les bannières des cantons, calculant bien d'ailleurs qu'un roi de France était plus riche qu'un duc de Milan ruiné, commencent à avoir des scrupules; d'ailleurs, ils ne sont pas payés. Ils crient, menacent; Ludovic leur donne ce qu'il a, ses bijoux, son argenterie, leur jure que l'argent est en route, qu'il arrive de Milan. Rien ne sert. Il prie alors pour sa vie. Qu'ils le sauvent, l'emmènent. Ces soldats de louage ne voulurent rien entendre. Ils laissèrent seulement le prince se cacher parmi eux en habit de moine mendiant; ses frères se mirent en soldats suisses. Mais on les désigna. Menés en France, ils furent montrés sur toute la route, à Lyon surtout, où l'on fit voir Ludovic comme une bête sauvage. Cet homme du Midi, prisonnier dans le Nord, on l'enferma dans l'humide et obscure prison de Loches. Les autres dans la tour de Bourges. Et les fils même de Galéas, innocents à coup sûr, enfants dont Ludovic était accusé de détenir l'héritage, le roi les mit dans un cachot. Ludovic, enfermé dix ans, jusqu'à sa mort, conserva une âme indomptable; dans le froid, la misère, l'absence de soleil, si dure à l'Italien! Il garda en lui l'âme de l'Italie, écrivant ses droits sur le mur, en ces fortes paroles; au rebours du proverbe: Services n'est héritage, il écrivit: «Les services qu'on m'aura rendus compteront comme héritage.» Et cela se vérifia par la reconnaissance de la patrie italienne qui garda souvenir au dernier de ses princes, Ludovic, fils du grand Sforza.

La France était à bonne école, entre les Borgia et Ferdinand le Catholique. Ce vénérable doyen des rois de l'Europe, l'homme qui avait le plus fait et violé de traités, ne voulait pas mourir sans laisser de lui un chef-d'œuvre en ce genre, qu'on ne surpassât plus. Et, en effet, le traité de Grenade entre lui et la France est la grande perfidie du siècle, que nul siècle n'a surpassé.

La France devait marcher sur Naples. Le roi aragonais de Naples, Frédéric, allait naturellement se rassurer par l'alliance de son cousin d'Espagne, Ferdinand, se faire garder par lui. Il ouvrait ses ports et ses places aux troupes espagnoles, se livrait et se trahissait. Coup simple et sûr. Le royaume était conquis et partagé.

Le préambule du traité est un pieux manifeste sur le devoir royal de maintenir la paix, d'empêcher les blasphèmes, de protéger la pudeur des vierges, de défendre surtout l'Église contre les Turcs, contre l'ami des Turcs, dom Frédéric de Naples. C'était une affaire de religion, de dévotion, si bien que la reine Anne, voulant aussi être pour quelque chose dans l'œuvre pie, donna de son argent particulier pour l'armement de la flotte.

César était dans la croisade comme capitaine français. Il s'était fait payer d'avance en tirant du roi carte blanche pour ses petites affaires de Romagne. Amboise, décoré du titre de légat, lui avait rendu en retour le vaillant Yves, signifiant aux États italiens que quiconque voudrait s'opposer au duc de Valentinois était l'ennemi du roi. Venise, Ferrare, Florence en prirent une telle peur qu'elles déclarèrent retirer leur protection aux seigneurs de Romagne. Ils s'enfuirent, sauf un, celui de Faenza, qui essaya de résister.