C'était un très-jeune homme, et presque enfant, Astorre Manfredi. Il se fiait dans la vaillance de ses Romagnols qui l'aimaient et dans l'appui de son grand-père, le puissant seigneur de Bologne, Bentivoglio. Mais celui-ci, qui, à grand'peine, s'était arrangé avec la France pour quarante mille ducats, fit dire au malheureux jeune homme, fils de sa fille, qu'il ne ferait rien pour lui.
L'imperceptible peuple de Faenza, contre le roi, contre l'Église, contre César, résista heureusement. Trois guerres n'y suffirent pas. Les premiers assauts furent repoussés et le siége levé; plus tard, nouvelle expédition, escalade, surprise; inutile. Alors un grand effort, batteries formidables, brèche ouverte, assauts, et toujours impuissants. Un traité y réussit mieux.
Borgia admira cette vaillance, jura de respecter la liberté du jeune prince, et de lui conserver ses revenus. Il l'accueillit dans son camp en père, en frère, dit qu'il le gardait près de lui, qu'il se ferait un plaisir de former une nature si heureuse.
Un matin, ce fils adoptif disparaît, et avec lui son frère, plus jeune encore.
Qu'étaient-ils devenus? Envoyés à l'égout de Rome, au sérail du pontife. Tel est l'unanime récit de tous les historiens de l'époque. Les deux enfants, avilis et souillés, furent le jouet des Borgia, puis étranglés et jetés dans le Tibre.
CHAPITRE VII
LA CHUTE DE CÉSAR BORGIA—LA DÉCONFITURE D'AMBOISE ET DE LOUIS XII
1501-1503
Une force quelconque qui se produit encore chez un peuple expirant lui reste chère, quoi qu'il arrive, et conserve chez lui la faveur qu'on accorde au dernier souvenir. Pour la Provence et pour l'Anjou, le roi René est resté le bon roi, Anne, pour la Bretagne, est toujours la grande duchesse. Les Flandres, si hostiles à Charles le Téméraire en son vivant, et qui ne contribuèrent pas peu à sa chute, n'en gardèrent pas moins sa légende, aimèrent sa fille et jusqu'à ses petites-filles, les Marguerite, qui leur conservaient, sous l'Espagne, une ombre de vie à part. Cette partialité pour le dernier représentant d'une nationalité se retrouve partout.
Voilà tout le secret de la faveur avec laquelle Machiavel a traité César Borgia.
Il y a, du reste, tout un monde entre les admirables Légations, où ce grand et pénétrant observateur note son Borgia jour par jour, et le paradoxe du Prince, écrit longtemps après pour les Médicis dans une vue très-systématique et qu'on peut appeler la politique du désespoir. La politique du Prince est celle du scélérat puissant, habile, heureux, en qui tout crime est juste; comment? en considération de son but, le salut du peuple et l'unité de la patrie, la vengeance de l'Italie violée et le châtiment des Barbares.
De quel exemple appuiera-t-il cette théorie? Du dernier qui fut fort, de César Borgia.