§ III
L'organisation de l'ordre et l'énervation de l'individu, du XIIe au XVe siècle[2].
D'éminents historiens ont parfaitement décrit comment le gouvernement ecclésiastique et laïque s'organise ou s'achève en ces quatre siècles, comment se constituent l'ordre et la paix publique.
Seulement ils ont laissé dans l'ombre le mouvement rétrograde qui s'accomplit alors dans la religion, dans la littérature, la défaillance du caractère et des forces vives de l'âme.
Des trente poèmes épiques du XIIe siècle, imités de toute l'Europe, jusqu'à la platitude du Roman de la Rose, jusqu'aux tristes gaietés de Villon, quel pas rétrograde!
Les auteurs de l'Histoire littéraire, spécialement M. Fauriel, ont très-bien dit: «Le XIIe siècle est une aurore. Le XIVe est un couchant.» Et que dire, hélas! du XVe?
Le fait même que les historiens politiques ont fait le plus valoir, la multiplication immense des affranchissements, l'augmentation et la richesse de la bourgeoisie, la facilité croissante de monter d'une classe à l'autre, tout cela devait, ce semble, produire un résultat moral, fortifier le nerf de l'âme, développer, par le sens tout nouveau de la dignité, le Dieu qui est en elle, la rendre créatrice et lui donner l'inspiration.
La liberté civile, qui se répand alors, n'a pourtant guère d'effet visible. De chose qu'il était, l'homme devient personne, devient homme. Qu'y gagne-t-il? S'il y gagne, il n'y paraît pas. Il tarit et devient stérile.
Que s'est-il passé pendant ce temps dans le monde supérieur dont il subit les influences?
L'Église est devenue une monarchie, un gouvernement armé d'une police terrible, la plus forte qui fut jamais. La monarchie est devenue une espèce d'église, bâtie sur la chute des fiefs, comme la papauté sur l'abaissement de l'épiscopat, une église qui a ses conciles laïques, son pontificat de jurisprudence.
Deux gouvernements par la grâce de Dieu, deux espèces de dieux mortels, dont l'infaillibilité implique le caractère divin. Le peuple de leurs dévots sent en eux une incarnation. La loi vivante, la sagesse de chair, dans un individu infirme, un Dieu dans un rien, c'est le culte nouveau de ce monde.