Le monarchique autel des deux idoles se bâtit sur la ruine de ce que le Moyen âge avait pu essayer de gouvernements collectifs, sur la ruine des conciles, des communes et des municipes, des grandes fédérations, ligues lombardes, diètes de l'Empire, États généraux de France. Tout cela au XVe siècle est couché dans le tombeau. L'incarnation sous ses deux formes (pape et roi) a vaincu partout. Le mysticisme a tout rempli. Quelle place a la raison? Aucune.
L'opération qu'Origène pratiqua, dit-on, sur lui, est celle que l'esprit humain a subie dans cette période, jusqu'à ce que la nature, la vie productive, qui ne peut jamais s'éteindre, se fût réveillée et révoltée au XVIe siècle avec une sauvage énergie.
M. Guizot soupçonne que nous avons perdu quelque chose à la chute des communes. Rien que l'âme,—la fierté personnelle, l'esprit des fortes résistances, la foi en soi, qui fit la commune du XIIe siècle plus forte que Frédéric Barberousse, et qui a si parfaitement disparu dans la bourgeoisie du XVe.
M. Augustin Thierry, en admirant la réforme administrative qu'essaya en 1413 le Paris des Cabochiens, y voit un progrès sur la révolution de Marcel, antérieure de soixante années. Il ne paraît pas remarquer cette énorme chute de l'esprit public, tellement baissé, qu'il croit pouvoir améliorer l'administration sans changer le cadre politique qui l'enserre et l'étouffe. Quelle réforme sérieuse sous la girouette d'un gouvernement capricieusement viager, entre l'étourderie de Jean et la folie de Charles VI? Le XIVe siècle sent encore où est le mal et cherche où est le remède. Le XVe n'y songe même plus.
Cette imbécillité du pauvre Frédégaire qui, en tête de sa chronique, s'avoue à moitié idiot, elle semble reparaître dans tels monuments du XVe siècle; et je ne sais si aucun des moines mérovingiens eût atteint la platitude des rimes de Molinet.
§ IV
Nobles origines du Moyen âge.—Abaissement au XIIIe siècle[3].
La tyrannie du Moyen âge commença par la liberté. Rien ne commence que par elle. C'est vers le Xe siècle, dans ce moment obscur dont les résultats immenses ont assez dit la grandeur, quand Eudes défendait Paris, quand Robert le Fort fut tué, quand Allan Barbetorte jeta les Normands dans la mer; c'est alors que, sans nul doute, commencèrent les chants de Roland. Ces chants, déjà antiques sous Guillaume le Conquérant, en 1066, ne sont pas, comme on le croit, l'œuvre du pesant âge féodal, qui n'a fait que les délayer. De telles choses ne datent pas d'un âge de servitude, mais d'un âge vivant, libre encore, de l'âge de la défense, de l'âge qui résista, bâtit les asiles de la résistance, et sauva l'Europe de l'invasion normande, hongroise et sarrasine.
On ne s'informait guère alors de noblesse en ces grands périls. Celui qui avait hasardé d'élever un fort sur les marches ravagées ou à l'embouchure d'un fleuve ne demandait pas l'origine des braves qui venaient le défendre. Les races, les différences de Gaulois, Francs ou Romains, qui nous font faire tant de systèmes, lui étaient fort indifférentes. Quelle était l'association? De toutes formes: en certains pays, d'adoption mutuelle, c'est la forme la plus antique; ailleurs, d'hommage mutuel (par exemple en Franche-Comté). Même l'inféodation était sous quelque rapport un contrat à titre égal. Ce qu'il y avait de plus rare, c'était l'homme (l'homme de combat). Ce n'était rien d'avoir une tour; il fallait y mettre des hommes. L'homme de la tour appelait le passant, le fugitif, et lui disait: «Reste, et défendons-nous ensemble. Tu partiras quand tu voudras, et je t'aiderai à partir; je te conduirai s'il le faut, etc. (voir les formules primitives dans mes Origines du Droit). Donc, je te confie dès ce jour ce pont, ce pas de la vallée, ma porte, mon foyer, ma vie, moi-même, ma femme et mes enfants.» À quoi l'autre répondait: «Et moi, je me donne à vous, à la vie et à la mort, par delà...» Ils s'embrassaient et mangeaient à la même table. Ce lien était le plus fort; tout autre venait après.—«Je donnerais deux impératrices, dit Frédéric Barberousse, pour un chevalier comme toi.»
Tels étaient les contrats antiques. Que la liberté est féconde! Voilà que les pierres se font hommes; les enfants multiplient sans nombre; les peuples grouillent de la terre. Et ce n'est pas seulement le nombre qui croît, mais le cœur augmente, la vie forte et l'inspiration. On ne veut pas seulement faire de grandes choses, on veut les dire. Le guerrier chante ses guerres. C'est ce que dit encore très-expressément le chroniqueur: «Les preux chantaient.» Qu'on n'espère pas me faire accroire que le jongleur mercenaire qui chante au XIIe siècle, que le chapelain domestique qui écrit au XIIIe siècle, soient les auteurs de pareils chants. Dans le plus ancien qui nous reste, la sublime Chanson de Roland, quoique nous ne l'ayons encore que dans sa forme féodale, j'entends la forte voix du peuple et le grave accent des héros.
J'ai dit longuement dans mes cours, et je dirai mieux plus tard, comment périt le système des libertés du Moyen âge, par quelle interprétation fatale et perfide, par quel enchaînement d'équivoques les mots de vassal (ou vaillant), de servus (serviteur? ou serf?), etc., devinrent les formules magiques qui enchantèrent l'homme libre et le lièrent à la terre; l'équivoque, l'oubli, l'ignorance, ténébreuses et glissantes voies qui permirent à ces mots funestes de passer d'un sens à l'autre. J'ai dit les résistances désespérées de la propriété libre, le mortel combat des alleux assiégés et étouffés dans la grande mer féodale, la fureur de l'homme qui s'est couché libre, se lève serf, apprend qu'il n'est plus homme, qu'il est pierre, glèbe, animal. Lisez la terrible histoire du prévôt de Bruges, l'histoire de l'homme du Hainaut, qui, dans les risées des cours féodales, entend que sa terre n'est plus libre, et tombe foudroyé de fureur, crève sa veine, laissant échapper son sang libre encore.