Qu'avait fait celle-ci? une seule chose: elle avait transféré la primatie de l'Italie, des Vénitiens au pape, de ses amis à son ennemi.

Ceux-ci sortaient ruinés de cette lutte, mais admirables et grands. Les populations italiennes avaient montré pour eux tous les genres d'héroïsme, les Brisighella celui des batailles, et de même Brescia, Padoue. Les Vénitiens avaient été tels qu'en 1849, héroïques de patience. Que comparer au dernier siége, où le dernier écu, la dernière balle, le dernier pain, finirent le même jour! Tout cela enduré sans murmure! «Et encore, nous disait Manin, si nous eussions appris une victoire de Hongrie, ce peuple eût mangé, sans mot dire, les briques de nos quais et les pierres de Saint-Marc.»

CHAPITRE IX
LA PUNITION DE LA FRANCE.—LIGUE SAINTE CONTRE ELLE
1510-1512

La perfidie tant reprochée aux Italiens par leurs vainqueurs avait été égalée par l'Espagnol dans la surprise du royaume de Naples. Celle de l'Espagne fut égalée, surpassée par l'Autriche, par l'empereur Maximilien et son Égérie, Marguerite.

Je dis surpassée en ce sens que tout le monde connaissait, prévoyait dans Ferdinand la perfidie mauresque. L'Allemand, au contraire, outre la candeur allemande, la débonnaireté, le gemüth, rassurait par l'étourderie d'un chasseur, d'un soldat. L'Europe voyait dans ce bon Max un enfant héroïque, courant le monde au son du cor, et tout aussi content d'orner sa salle d'un nouveau bois de cerf, d'une peau d'ours, abattu par lui, que d'acquérir une province. L'âge avait beau venir, toujours même homme, brillant dans les tournois, vainqueur superbe au jeu d'enfant où l'Europe s'entêtait toujours; toujours les femmes palpitaient à ces combats menteurs, où de splendides cavaliers sur leurs armures impénétrables brisaient à grand bruit des lances creuses, des perches de bois blanc.

Max était brave aussi, il faut le dire, dans les guerres sérieuses, battant, battu, mais guerroyant toujours. À tous ces titres, il paraissait le roi chevalier de l'Europe, comme plus tard le fut François Ier. C'est par là sans nul doute qu'il garda si longtemps le cœur d'Anne de Bretagne, qui comparait cette brillante figure au piètre Louis XII.

D'autant plus sûrement fut asséné à celui-ci par une main si peu suspecte, par cette main chevaleresque, le violent coup par derrière, le surprenant coup de poignard, qui faillit le jeter par terre. Je parle du subit abandon des Allemands en pleine Italie, dans l'entreprise où Louis XII avait fait l'effort insensé de leur donner Venise et la porte des Alpes.

L'Europe inattentive croyait voir tout partir de Rome, de la violence de Jules II, qui criait, tonnait, menaçait, se portait à grand bruit pour chef de la croisade contre la France. Les documents publiés aujourd'hui démontrent que, dès cette époque, le fil central des affaires est à Bruxelles.

Jules II, dur et violent Génois, variable comme le vent de Gênes, occupait toute l'attention par ses brusques fureurs, ses prouesses militaires. On riait d'un père des fidèles qui ne prêchait que mort, sang et ruine, dont les bénédictions étaient des canonnades. C'était un homme âgé et qui semblait octogénaire, très-ridé, très-courbé, avare, mais pour les besoins de la guerre. Il était colérique, et surtout après boire (sans s'enivrer toutefois). Il ne négligeait point le soin de sa famille, mais n'aimait réellement que la grandeur du saint-siége, sa grandeur temporelle, l'agrandissement du patrimoine de saint Pierre. Pour cela rien ne lui coûtait; on le vit à la Mirandole pousser lui-même les attaques; un boulet traversa sa tente et y tua deux hommes; il n'en fit pas moins les approches, logea sous le feu au milieu de ses cardinaux tremblants et voulut entrer par la brèche.

Le théâtre ainsi occupé par ce bruyant acteur qui ramenait sur lui tous les yeux, la discrète Marguerite agissait d'autant mieux. Tante et nourrice du petit Charles-Quint, médiatrice entre les deux grands-pères, Maximilien et Ferdinand, intime amie de l'Angleterre, qu'elle anime contre nous, elle flatte Louis XII, l'amuse, écoute ses vieilles galanteries, jusqu'à ce qu'elle puisse le perdre.