Et pourquoi cette haine? C'est la haine et la jalousie de la Belgique en général contre la France; c'est la haine particulière de deux mariages manqués, le souvenir de la petite reine Marguerite qui n'a pas été reine, mais renvoyée par Charles VIII; l'irritation plus grande encore d'avoir manqué la surprise du traité de Blois. L'Autriche ne se consolait pas d'avoir été si près d'escamoter la France, quand le stupide orgueil d'Anne de Bretagne fut au moment de la donner.
Ce beau projet subsiste, et l'intimité reste entière entre Anne et Marguerite. Quand le roi convoque son clergé pour s'appuyer de lui contre le pape, les deux dames restent fidèles au pape. Les évêques de Bretagne le déclarent au concile de Tours, et ceux des Pays-Bas français ne viennent pas au concile de Lyon.
Voilà le roi bien faible; Amboise meurt, et il emporte avec lui ce qui lui restait de fermeté. Le cardinal aurait poussé la guerre contre le pape et sa déposition, croyant lui succéder. Que fera ce roi maladif, époux d'une reine dévote, homme dominé par l'habitude et la famille, qui, jusque dans son lit, trouve l'amie du pape? Lui-même n'est pas bien sûr de ce qu'il veut. Il a beau s'échauffer, se redire les torts de Jules II, il ne réussit pas à se mettre assez en colère pour croire qu'un pape puisse avoir tort. Il convoque un concile à Pise, un concile général où il ne vient personne. Comment s'en étonner? Le roi disait publiquement que son concile était une farce; que si le pape voulait avancer d'un doigt, il ferait une lieue de chemin!
Les succès ne servent à rien; il gagne une bataille sur les troupes du pape, et se garde d'en profiter (mai 1511). C'est l'armée victorieuse qui fuit et qui, pouvant aller à Rome, va à Milan; le roi la licencie dans l'espoir d'apaiser le pape.
Si l'on veut suivre, en ces années, la patiente trame ourdie par Marguerite, qu'on lise seulement deux lettres (8 octobre 1509, 14 avril 1511). On y verra en plein la malicieuse fée filant autour de nous son fin réseau de fer. La chaîne, c'est la réconciliation de Maximilien et de Ferdinand; la trame, c'est l'union de tous deux à l'Angleterre, pour accabler la France.
La première lettre, curieuse, très-claire, par son emportement, c'est celle de Gattinara, ambassadeur de Maximilien, que Marguerite soupçonne de vouloir lui tirer des mains la médiation entre l'Autriche et l'Espagne. Elle révèle le fonds de la dame, sa jalousie ambitieuse dans ses affaires, et comme elle tenait son père même.
La seconde, de Marguerite au roi d'Angleterre, Henri VIII, nous révèle qu'en avril 1511, elle croyait enfin avoir formé la grande ligue de l'Autriche, de l'Espagne et de l'Angleterre (avec le pape et contre la France). L'obstacle est Ferdinand qui, peu zélé pour le petit Flamand qui doit hériter de tout, aurait l'idée de donner Naples à je ne sais quel bâtard espagnol. Elle prie Henri VIII de lui faire entendre raison.
Ainsi, longtemps d'avance, tout était arrangé. Mais l'empereur, mais l'Angleterre, ne devaient éclater qu'au moment où Louis XII, épuisé, isolé, mortifié par la calamité, deviendrait une proie et qu'on y pourrait mordre.
Le prétexte, tout prêt, est mis déjà habilement dans le traité contre Venise, c'était l'impiété d'une guerre au pape. De plus, les courses du duc de Gueldre, ami de la France. Maximilien, du reste, semblait si peu brouillé avec le roi de France, que tous les jours il lui empruntait de l'argent.
Ce piége compliqué ne put avoir effet qu'à l'hiver de 1512. Le pape avait les Suisses et il les lançait en Italie; cela était public; ainsi que la sainte ligue qui fut signée (5 octobre 1511) entre le pape, Venise et Ferdinand; mais le meilleur était caché encore; on ne montra qu'en février l'épée de l'Angleterre, en avril seulement le poignard de l'Autriche, qui devait rompre avec nous au jour même d'une bataille, et devant l'Espagnol à qui elle nous livrait.