Il commençait à voir l'œuvre de Marguerite: il connaissait son père, et frémissait de perdre son unique allié.

Un agent de Maximilien écrit de Blois à Marguerite: «Depuis que France est France, jamais ceux-ci ne furent si étonnés; ils doubtent merveilleusement de leur destruction, et ont si grand'crainte que l'empereur ne les abandonne, qu'ils en pissent en leurs brayes.»

C'était le carnaval; Gaston paraissait oublier; mais, en réalité, il ne pouvait agir. Dès qu'il eut des renforts, il alla droit aux Espagnols. Il avait toutes sortes de raisons de combattre, les vivres lui manquaient; ses chevaux ne trouvaient rien que les jeunes pousses de saules.

La difficulté était d'obtenir le combat. Des généraux alliés, D. Cardone, vice-roi de Naples, Pietro Navarro. Prospero Colonna, les deux Espagnols, voulaient refuser la bataille, aimant mieux que l'ennemi mourût de faim.

Eux, ils vivaient fort bien dans cette Romagne; les Vénitiens d'une part, les gens du pape de l'autre, les approvisionnaient; ils n'avaient hâte de vaincre au profit de Jules II ou de Maximilien.

Celui-ci venait de tourner. La veille du vendredi-saint, une lettre arrive de l'empereur au chef des lansquenets, Jacob. L'empereur ordonnait aux capitaines allemands, et sur leur vie, qu'ils eussent à quitter sur-le-champ les Français.

Voilà Jacob embarrassé. Partir la veille d'une affaire décisive! Démoraliser l'armée par ce départ de cinq mille vieux soldats, des cinq mille lances à pied qui faisaient toute la stabilité de la bataille, dans la tactique du temps! C'était assurer la déroute, faire tuer les Français, les perdre, car ils n'avaient pas moins de trois ou quatre rivières à repasser pour retrouver les Alpes, et tout le pays était contre eux.

CHAPITRE X
LA BATAILLE DE RAVENNE.—LE DANGER DE LA FRANCE
1512-1514

La fraternité militaire est chose sainte. La longue communauté de dangers, d'habitudes, crée un des liens les plus forts qui soient entre les hommes. Elle était dans le Nord antique une adoption mutuelle entre guerriers, une sorte de saint mariage. Ici, elle sauva l'armée.

L'homme le plus populaire était le chevalier Bayard. Chose bien méritée. On l'a vu tout à l'heure à l'assaut de Brescia. Il ne voulut jamais que Dumolard montât sans lui. Il avait un autre ami, fort dévoué, dans cet Allemand Jacob. Étrange ami, qui le voyait beaucoup, le suivait, se réglait sur lui, mais ne lui parlait pas, ne sachant point le français, sauf deux mots: «Bonjour, monseigneur.» Le cœur de ce brave homme hésitait entre deux devoirs. D'une part, il était Allemand et sujet de l'Empire; de l'autre, soldat du roi de France, recevant sa solde et mangeant son pain. Il prit son interprète et alla consulter Bayard. Le chevalier lui dit qu'en effet il était l'homme du roi; que le roi était riche et saurait le récompenser; qu'il fallait mettre la lettre dans sa poche et ne la montrer à personne. Mais d'autres lettres allaient venir sans doute. Gaston n'avait qu'un jour pour vaincre: les Allemands allaient lui échapper.