Roi étrange! il payait et ne faisait point de dettes!

À peine en laissa-t-il une, très-faible, à la fin de son règne, après deux ans d'une guerre générale où la France tint tête à l'Europe.

C'est-à-dire qu'il ne mangea pas son blé en herbe, qu'il n'entra pas dans cette carrière où les pères gaspillent d'avance le gain possible du travail des enfants, reportant le faix du jour sur l'épaule des générations à venir, ajoutant chaque matin un chiffre au grand livre des malédictions futures.

Non, le peuple ne s'est pas trompé: cet âge, ce règne, ne sont pas indignes de son souvenir.

La France commence alors, en toutes choses, une production immense[25]. Dans l'agriculture, dans l'industrie et le commerce, elle s'aperçoit qu'elle est féconde et bénit sa fécondité.

Mais le trésor de l'homme est de se connaître, de savoir ce qu'il est et ce qu'il peut. Le trésor de la France, qu'elle ignora profondément et dont elle ne songea nullement à profiter, c'était son étonnante sociabilité, son assimilation rapide à toute humanité, la générosité et le bon cœur de cette race gauloise remarquée par Strabon dès la plus haute antiquité (Voy. le Ier vol. de notre Histoire), avouée par les Anglais au XIVe siècle, et si éclatante au XVIe, dans la défense de Pise. Il suffisait à la France qu'elle voulût, pour être adorée.

Elle ignora cela, et elle manqua sa destinée. Si elle commence alors à se comprendre, c'est uniquement par la guerre. Elle se connaît déjà comme un vaillant peuple à Ravenne, je dis proprement comme peuple, comme piéton, comme infanterie. Elles pressent, dans cet éclair d'une campagne de deux mois, que tout ce qu'on lui demandera plus tard de miracles, cette féerie des marches rapides qui la rendront partout présente et partout victorieuse, elle a déjà tout cela dans la vivacité de son infanterie, dans son activité brûlante, dans son jarret d'acier.

Elle s'entrevoit dans la guerre, elle s'entrevoit dans le droit. Grand spectacle, quand, à portes ouvertes, s'inaugure dans les tribunaux l'universelle enquête d'où sort la rédaction des Coutumes!

Louis XI, qui ne voulait de tyrannie que la sienne, avait passionnément désiré qu'on levât partout ce vieux voile d'ignorance derrière lequel s'abritait l'arbitraire infini des rois de provinces et de cantons. Avec quelle facilité, sous la coutume non écrite, confiée à la mémoire peu sûre, corruptible, des praticiens, toutes les volontés des seigneurs laïques, ecclésiastiques, devaient valoir comme lois! Lois changeantes au gré du caprice, de l'intérêt, du besoin du jour! Qui aurait réclamé? Quel est le pauvre vieil homme qui, devant ces fils de Robert-le-Diable, eût osé dire en face: «Et pourtant, autre est la Coutume?»

C'est, je crois, pour cette grande œuvre d'écrire et de fixer le droit que Louis XI s'attacha, attira de Bourgogne en France l'éminent légiste Rochefort, qui devient son chancelier, celui de Charles VIII et de Louis XII. Dès 1493, Rochefort écrivit, en cent onze articles, l'immense ordonnance qui comprend tout un code de réformation de la justice. En 1497, il ordonna, au nom du roi, la publication des Coutumes. Pour publier, il fallait écrire, formuler, rédiger. Voici comment se fit la chose en chaque siége: «Nos commissaires ayant assemblé nos officiers (du lieu) et les gens des trois états, praticiens et autres des bailliages et jurisdictions, publieront, etc.»